Près d'une décade après The Jazz Singer où le cinéma introduisit la parole pour la première fois, un des plus grands cinéastes de tous les temps refusa d'emboîter le pas avec un de ses meilleurs films "Les Temps Modernes". Tout comme Douglas Fairbanks, Chaplin était persuadé que les gens ne paieraient pas pour entendre sa voix. Partant de cela, le réalisateur et scénariste entreprit de tourner l'ultime film de l'icône du clochard à la bouille sympathique.
Charlot trouve du boulot dans une immense usine. Le matin, il s'y rend, comme la majorité de la population, afin de remplir sa part quotidienne et sa pitance. Seulement, après un bon moment à répéter la même tâche, Charlot devient comme cinglé. La machine industrielle lui fait tourner la tête et, après avoir causé un émoi dans la salle principale, tombe dans le "cœur" de la machine, décidé à resserrer tous les boulons qu'il y trouve. On recule la machine afin de le retrouver et, une fois qu'il a retrouvé ses esprits, les supérieurs testent une machine permettant aux employés de manger tout en travaillant. Comme si ça n'était pas suffisant, la machine se dérègle et attaque Charlot qui, après coup décide de quitter l'usine. Une série d'aventures et de mésaventures mènent Charlot sur le chemin d'une mignonne jeune femme, pour laquelle il craque littéralement et est prêt à tout faire pour la rendre heureuse et obtenir son petit coin de paradis. Encore une fois, le destin ou plutôt la société, prouvent une fois après l'autre qu'elle n'a cure des besoins d'un couple amoureux tel que le leur. C'est sur une rue sans fin que Charlot et sa bien-aimée, l'esprit léger, décident de tourner le dos à la société et marchent vers le soleil où ils vivront heureux comme ça n'arrive qu'au cinéma, mettant par le fait même, un point final aux films muets.
Véritable œuvre-phare dans l'histoire du cinéma et de son réalisateur, Chaplin injecte une excellente dose de critique sociale qui, après 75 ans, conserve plus que jamais de sa pertinence. La première scène, superposant un groupe de vache en direction de l'abattoir avec un groupe de personnes sortant d'une ligne de métro, demeure un des meilleurs commentaires sur la modernité, démontrant d'entrée de jeu à quel point les choses ont mal tourné à un moment... et combien elles s'apprêtent à empirer. Ayant résisté du mieux qu'il pouvait à inclure des dialogues dans le film, Chaplin reconnu qu'il pouvait pimenter le tout de rares interventions vocales (environ 4 ou 5 tout au plus). Néanmoins, ces dernières sont toujours faites par des patrons d'usines et par l'entremise de moyens de communication plutôt que de vive voix, offrant un second degré à chaque intervention. Côté interprétation, Chaplin n'a rien perdu de son charme ou de sa physique. Charlot demeure une figure de pitié, critiquant les classes moyenne et pauvre (joué par un super-riche... ironique) et souffre-douleur des autorités, ignoré des femmes, jusqu'à ce qu'il rencontre le personnage de Paulette Goddard. Cette dernière offre un vent de fraîcheur à l'ensemble alors que le film devient de plus en plus sombre en dépit des numéros comiques, remontant le moral du héros du film au moment où il en a le plus besoin. Un dernier dialogue historique du film, la seule et unique fois que Charlot parle, est durant un numéro chantant et dansant dans lequel le clochard perd les paroles qu'il devait chanter, improvisant des mots insensés. Chaplin utilise l'ampleur de son talent et mène le bal de son introduction à la scène finale, secondé de près par Paulette Goddard. Le scénario de Chaplin est truffé de clins d'œil à la société de consommation, la pauvreté, la misère psychologique, la détresse personnelle et j'en passe. Pourtant, l'ensemble n'est ni cynique ni sarcastique. Modern Times, avec ses qualités et multiples charmes, s'inscrit dans le panthéon des plus grandes comédies de l'histoire du cinéma avec, à sa tête, un génie comique au charme intemporel.
Le livret inclus nous informe à propos du transfert: le film y est présenté dans son ratio original de 1.33:1. Ainsi, le film apparaîtra, sur les écrans panoramiques, avec des barres noires sur ses côtés. Ce nouveau transfert haute-définition a été créé en résolution 2K avec un scanneur Arriscan, tiré d'un positif 35mm au grain fin. La correction de couleur fut faite sur le programme Scratch de la compagnie Assimilate. Le système PFClean de la Farm, fut employé afin de retirer des milliers d'égratignures, pour stabiliser l'image, la poussière et autres dommages. Pour le reste du travail, le système DRS de la MTI fut utilisé. Effectivement, nous sommes en présence d'un transfert de haute qualité. La clarté d'image, les riches contrastes et la stabilité de l'image prouvent que Criterion est un des leaders dans la préservation de classiques et leur respect pour l'image n'est plus à faire. Modern Times est, sans grande surprise, un plaisir pour les yeux qui ravira les plus grands fans du génie comique. Cette édition Criterion propose une excellente piste sonore. Bien que l'époque ne se prêtait pas à l'ambiophonie, il faut dire que la profondeur de champ est appréciable et les rares dialogues sont superbes. La musique omniprésente est rehaussée par sa très bonne représentation. Les notes sonnent ainsi riches et redonnent leur glorieux vernis final à la touche magique de ce film aux charmes intemporels. Encore une fois, l'éditeur se permet une belle sortie de qualité.
L'édition DVD 2003 de Warner proposait une belle brochette de suppléments très variés et instructifs, dont certains réapparaissent sur cette version de Criterion en plus de plusieurs nouveautés, remplissant davantage le catalogue juxtaposant divertissant et pertinent. La différence entre les suppléments de la Warner et ceux de Criterion? Ceux de Criterion possèdent une valeur de pertinence allant au-delà de l'addition de matériel supplémentaire, sans rien retirer à la Warner. Vous trouverez de la bonne chère à vous mettre sous la dent.
Il y a une piste de commentaires par le biographe de Chaplin, David Robinson, très informative et divertissante dans laquelle nous apprenons le message voulu par l'auteur dans le film, l'histoire de la production de "Modern Times", les conditions des USA à l'époque, etc. Cela est suivi d'un essai visuel de Jeffrey Vance dans lequel il discute le tournage du filma lors que la revuette "Les traces du silence: Modern Times" propose une étude de John Bengtson sur les lieux de tournages utilisés par Chaplin et leur état actuel. La revuette "Un sceau d'eau et une vitre" parle des effets spéciaux et sonores de "Modern Times" tout comme "David Raksin et la trame sonore", cette entrevue de 1992 dans laquelle Raksin se rappelle des quatre mois passés avec Chaplin pour la musique de Modern Times. Il y a ensuite deux scènes aujourd'hui perdues à jamais: Chaplin traversant la rue et la version complète de 5 minutes de la chansons insensée du clochard. Il y a aussi "Tous en mer", un court-métrage où Chaplin, Goddard et Alistair Cooke sont sur le yacht de la super-star en direction des îles Catalina ainsi que "L'anneau", le huitième film de Chaplin pour la Mutual Films, dont la première eut lieu en décembre 1916. La revuette "Pour la première fois" propose le regard du documentariste Octavio Cortazar qui a suivi un groupe de projectionnistes en 1967 dont la mission était de montrer des films à la communauté rurale. Ici, on présente les réactions du public à leur premier film: "Modern Times". "Chaplin aujourd'hui: Modern Times", un documentaire produit par Philippe Truffaut en 2003, plaçant Modern Times dans le contexte historique, incluant les observations personnelles de Jean-Pierre et Luc Dardenne. Pour finir, trois bandes-annonces en plus, un livret dans lequel on retrouve bon nombre d'essais d'étudiants et professeurs et des extraits d'articles écrits par Chaplin dans les années 30.
Vous pouvez conserver la vieille édition de Warner pour les suppléments différents proposés, mais si vous ne possédez toujours pas ce classique d'entre les classiques sur Blu-ray, Criterion propose une édition qui, sans grande surprise, supplante ce qui a été fait auparavant. Le transfert d'image est sublime, offrant une image stable et séduisante. La piste sonore est très performante et claire et les multiples suppléments ainsi que le livret font passer un excellent moment. Il y a fort à parier que ce ne sera probablement pas la seule incursion de Criterion dans l'univers de Chaplin et si la compagnie poursuit dans cette voie, vivement se procurer leurs futures éditions. Amateurs de Chaplin ou de comédie, ce titre reçoit ma plus haute recommandation.
| Film | 10 |
| Présentation | 10 |
| Suppléments | 9 |
| Vidéo | 9 |
| Audio | 9 |