"Colonel Dax, je vous ordonne de choisir dix de vos hommes que vous ferez fusiller pour couardise!"
Nous sommes dans les tranchées, en France, lors de la Première Guerre mondiale. Le colonel Dax dirige un large groupe au front. Il reçoit la visite d'un très haut placé qui lui offre une proposition spéciale: s'il essaie par tous les moyens de passer le "no man's land" avec sa troupe et d'appréhender l'ennemi, le colonel recevra une haute distinction. Son expérience récente lui porte à réfléchir et à hésiter: sa troupe est très inférieure en nombre et le "no man's land" est pratiquement impossible à passer. Néanmoins, le colonel accepte, sachant qu'il n'a pas le choix. Le lendemain, il mène ses troupes sur le territoire dangereux... et essuie la plus horrible défaite de sa vie en perdant la plupart de ses soldats. Les survivants se réfugient dans les tranchées, tentant d'esquiver les tirs et les explosions. Le colonel Dax informe ses supérieurs de l'échec de la mission, qui sont moins qu'enchantés de cette nouvelle. Lors d'une visite au Château des hauts dirigeants, le colonel est ordonné de choisir un certain nombre de soldats dans ses troupes et de les faire fusiller pour lâcheté. Il y a par la suite un procès durant lequel les avocats démontrent que l'issue du procès a été préalablement décidée contre la volonté et les preuves que Dax leur fournit. Peu à peu, le colonel commence à perdre foi en l'humanité.
Cette première oeuvre, essentielle dans la carrière de Kubrick, a forgé son avenir en tant que réalisateur hors norme et comme l'un des cinq plus importants metteurs en scène de l'Histoire du cinéma. Ayant écrit le scénario de pair avec l'écrivain Jim Thompson (dont les écrits ont inspiré "Coup de Torchon" en 1981 avec le regretté Philippe Noiret et plus récemment "Le Tueur en Moi" en 2010 avec Jessica Alba), Kirk Douglas lui confia la réalisation, sentant que le jeune homme pouvait faire quelque chose de bien en dépit du fait que cette histoire serait probablement perçue comme "impopulaire". En effet, le film fut banni en France durant 27 ans pour son portrait négatif des effectifs français. Ce que l'on remarque de cette oeuvre est son caractère bipolaire: les scènes avec les supérieurs et les luxueux intérieurs sont léchés, stables et utilisent une photographie très calibrée. Pour les scènes au front, c'est une tout autre chose. La caméra est libre, presque documentaire. Nous suivons les soldats dans le merdier de la guerre.
Contrairement aux autres films du genre, Kubrick ne s'arrête pas que sur la guerre. Il visualise les conséquences de mauvais jugements et combien ces décisions affectent davantage les soldats que les supérieurs, juchés dans leur tour de Babel, se la coulant douce très loin des tirs. Le combat de Dax pour sauver la vie de ses soldats est exemplaire et Kirk Douglas, en premier lieu, livre une performance comptant aisément parmi les meilleures de sa longue et prolifique carrière. La détermination de son personnage est légendaire bien qu'il sache que ses soldats sont d'ores et déjà condamnés. Le rythme est soutenu par une distribution impeccable, notamment Timothy Carey, ayant repris une de ses scènes non moins de 67 fois pour les besoins du réalisateur. La réalisation, justement, procure un intéressant point de vue anti-guerre et sur l'absurdité des combats, quels qu'ils soient. Stanley Kubrick est roi et maître de son sujet. Il le filme avec brio et le spectacle est tout simplement épique. Sa capacité à filmer l'intimité entre les soldats lors de leurs derniers moments est exceptionnelle et la cruauté des supérieurs est, en contrepartie, inégalée. À film d'exception, il fallait une finale d'exception... et la juste note est ici trouvée et portée à l'écran dans une humanité retrouvée et, pour le colonel Dax, l'espoir de tourner le dos à sa misanthropie.
On peut lire dans le livret que l'assistant technique de Kubrick, Leon Vitali, a supervisé ce transfert vidéo, créé sur une HD Spirit 2K d'un master positif 35mm de la collection de Robert Gitt, à l'Université UCLA. Des milliers d'instances de débris, de poussière, d'égratignures et autres furent manuellement retirés en utilisant le système DRS de MTI et le système PFClean de PixelFarm. Le superviseur Téléciné était Leon Vitali et le coloriste Téléciné Jeff Chavez de chez Point360, Los Angeles. Si vous avez déjà vu ce film sur DVD, vous devez savoir d'entrée de jeu que ce transfert est très puissant, qu'il recèle multiples qualités. L'image dans son scope d'origine arrive enfin à offrir tout le spectacle que Kubrick voulait montrer à l'écran. Les dégradés de noirs sont surprenants et tiennent admirablement bien, les textures sont riches et variées à souhait, les niveaux de noir sont subtilement bien balancés, surtout lors des scènes nocturnes. Enfin, Criterion offre au film de Stanley Kubrick le respect qu'il mérite avec ce solide et admirable transfert, miroitant le film comme jamais auparavant. La stabilité de l'image en fait un titre de choix.
On retrouve une information dans le livret, parlant de l'unique piste audio retrouvée sur ce disque: "La piste en mono a été remastérisée à 24 bits avec la source du négatif magnétique 35mm de Robert Gitt. Les clics, humps, hiss et hum ont été manuellement retirés utilisant Pro Tools HD. Les craquements ont été atténués en utilisant une station de travail AudioCube". La trame sonore de Gerald Fried est tout simplement sublime et a grandement bénéficié de cette restauration. Les dialogues sonnent justes avec fluidité et sans véritable défaut décelé durant l'écoute, et ils sont aisés à comprendre. Les cinéphiles francophones auraient peut-être aimé une piste sonore française, mais malheureusement, Criterion n'inclut jamais de telles pistes sauf s'il s'agit d'un film français.
L'éditeur de luxe nous propose un plat de résistance copieux avec plusieurs services. Pour un peu, on en redemanderait davantage: Il y a une piste de commentaires avec le critique Gary Giddins, une entrevue audio avec le réalisateur Stanley Kubricken 1966, une entrevue beaucoup plus longue avec l'acteur Kirk Douglas datant de 1979 et une entrevue avec James B. Harris, le co-producteur et ami de Stanley Kubrick. Ensuite, Christiane Kubrick, la femme du défunt réalisateur, raconte sa rencontre avec Stanley et le tournage de sa scène alors que Jan Harlan, l'ami du réalisateur, parle de l'héritage de Kubrick. Ensuite, il y a Teophile Maupas et le passage ayant inspiré le film, suivi de la bande-annonce du film. Il y a aussi un livret de 20 pages, illustré et contenant un essai écrit de James Naremore intitulé "Nous avons rencontré l'ennemi".
Criterion nous offre encore une fois une édition garnie avec de très bons suppléments. Si les autres films de la MGM réalisés par Kubrick reçoivent le même traitement, ce sera le bonheur total. Criterion continue de fournir un catalogue des plus exemplaires. Il était enfin temps que ce film de Stanley Kubrick se rende dans leurs annales et cette édition est plus que satisfaisante, répondant par un transfert audio et vidéo de première qualité. Les suppléments sont, à défaut d'être très nombreux, de fort intérêt. Puisque la MGM possédait les droits de ce film ainsi que ceux des deux premiers films de Kubrick ("Killer's Kiss" et "The Killing"), nous aurons peut-être l'insigne honneur de voir une édition Criterion de ces titres d'ici peu. Cela reste à souhaiter.
| Film | 10 |
| Présentation | 9 |
| Suppléments | 8 |
| Vidéo | 9 |
| Audio | 9 |