Le jazz est une musique qui a pris racine au 19e siècle en Louisiane, plus précisément à la Nouvelle-Orléans. Cette ville qui fut tour à tour sous domination espagnole, française et américaine, a su intégrer la culture de ces peuples créant ainsi un bassin ethnique riche en traditions et favorable à l'émergence d'une forme d'expression musicale. Côtoyant le ragtime et le blues, le jazz était fredonné par les ouvriers noirs travaillant dans les champs de coton et par des leaders spirituels. On entendait cette musique et ses chants d'accompagnement dans diverses manifestations tels les mariages, les enterrements et les fêtes. Au fil des années, l'immense arbre musical qu'est le jazz a su se ramifier en plusieurs branches qui ont toutes connu leur part de succès auprès des mélomanes et des artistes.
Ken Burns s'y est longuement attardé et il a réalisé une minisérie portant sur le sujet. "Ken Burns' Jazz" est en fait le dernier volet d'une trilogie sur l'Amérique (Civil War et Baseball sont les deux premiers volets) et de la question raciale. Ce documentaire fût présenté en 2001 au réseau PBS et s'échelonna sur 10 épisodes d'environ deux heures. Comme pour ses opus précédents, il utilise une approche similaire, usant d'une abondante narration faite dans ce cas par Keith David, et d'un panel de personnalités provenant de milieux différents (Winton Marsalis - Musicien, Gary Gibbins - Critique, Albert Murray - Écrivain, Brandon Marsalis - Musicien, Ossie Davis - Comédien) et il assaisonne le tout d'une impressionnante série de documents d'archives audio et vidéo qui nous laisse complètement stoïque d'admiration.
L'introduction de chaque épisode sert à situer le contexte économique, culturel, politique et scientifique de la période couverte. Voici un bref survol des différents épisodes que l'on retrouve sur ce splendide coffret. À noter qu'au lancement de chaque épisode, on doit visionner quelques publicités et pour contourner ceci, vous n'avez qu'à appuyer sur la flèche droite sur la télécommande de votre lecteur DVD. Vous pouvez également connaître une foule de renseignements sur chaque thème musical joué sur l'épisode choisi (une cinquantaine en moyenne) en actionnant la touche "Title" de votre télécommande à l'apparition du titre de la chanson.
Épisode 1 "Gumbo": On remonte aux stades embryonnaires de ce style musical en pleine Louisiane et dans les états voisins vers la fin du 19e siècle. On assiste à l'ascension de la musique noire et de la condition de vie misérable dans laquelle se trouvent les gens de couleurs. Quelques références sont faites sur la traite des noirs et du Ku Klux Klan. On nous explique également l'émergence du jazz et de sa dissociation du blues. Cet épisode sert véritablement de prologue au jazz et ce veut certes informatif quoique très aride. Personnellement, c'est l'épisode le moins séduisant de ce coffret.
Épisode 2 "The Gift": On entre dans le 20e siècle et le jazz est encore fortement associé au ragtime avec ses orchestres aux sonorités très cuivrées. Le jazz est l'affaire de deux villes et de deux hommes. Chicago aura une saveur louisianaise et aura comme première grande vedette, un jeune trompettiste du nom de Louis Amstrong alors que New York deviendra une ville où le jazz des blancs sera présenté à Time Square alors que le jazz noir ira s'établir à Harlem. Un jeune pianiste noir du nom de Duke Ellington ira s'installer dans le confort du Cotton Club et y mènera une longue carrière à l'abri de la ségrégation. Le phonographe fait également son apparition.
Épisode 3 "Our Language": Le jazz commence à se dissocier du ragtime. Bessie Smith et Ethel Waters donnent les premières lettres de noblesse au blues, mais auront maille à partir avec le Ku Klux Klan. Quelques artistes blancs forment leur propre groupe dont Bix Biederbecke. Louis Amstrong enregistre une série de disques intitulés "West end Blues". Une nouvelle danse appelée "Lilly Hop" est crée et sème la frénésie chez la jeunesse noire de New York.
Épisode 4 "The True Welcome": Le crash boursier de 1929 plonge l'Amérique dans sa crise la plus grave depuis la guerre de Sécession. Le jazz devient alors l'exutoire d'une société pour oublier ces temps difficiles. Les ventes de disques chutent de 100 millions de copies à 5 millions. La radio fait son apparition, médium qui allait radicalement changer la façon de vivre des Américains. C'est le début d'un nouveau style de jazz intitulé swing et c'est par la clarinette d'un juif dénommé Benny Goodman qu'il est lancé. Il fera une émission de radio pendant quelque temps avant que son "Let's dance" soit annulé faute de fonds. Il fera une tournée qui s'avérera pénible et aboutira à Los Angeles où il se produira au "Palomar Ballroom". La frénésie s'emparera des amateurs de danse et le swing deviendra l'événement du moment.
Épisode 5 "Swing: Pure Pleasure": L'Amérique n'en a que pour le swing. Toujours plongée dans le creux de vague économique provoqué par le crash boursier, c'est par cette musique qu'elle arrive à rester la tête hors de l'eau. Si Benny Goodman est surnommé le "roi du swing", d'autres orchestres naissent sous la direction de Tommy Dorsey, Jimmie Lunceford et Glen Miller. C'est également l'entrée en scène de Billie Holiday. À New York, c'est au "Savoy Ballroom" que l'action se passe. On y danse si souvent, que l'on doit y remplacer les planchers de bois franc aux trois ans. Cet endroit allait être le théâtre d'un évènement unique le 11 mai 1937. Intitulé "bataille musicale du siècle" il allait mettre aux prises l'orchestre de Benny Goodman et de Chick Webb. 4000 spectateurs furent témoins de cette soirée. Acculé à la faillite, Louis Amstrong changera de gérant, s'associant à Joe Glaser, un homme influant dans les milieux de la pègre. Quoiqu'aucun contrat ne fût jamais signé, M. Amstrong n'allait jamais regretter cette décision et ne manqua plus jamais de rien.
Épisode 6 "The Velocity of Celebration": Nous sommes en 1937 et la récession reste bien accrochée à l'Amérique. Le swing continue de gagner en popularité et le jazz est responsable de 70% des ventes de disques. Count Basie ramène le jazz à ses racines premières et crée un style laissant place aux solistes et à l'improvisation. Le saxophone devient l'instrument de prédilection des musiciens. Chick Webb prendra un grand risque en s'associant à une très jeune chanteuse noire qui a pour nom Ella Fitzgerald. Billy Holiday s'associe à deux orchestres (Artie Shaw et Count Basie) et devant l'omniprésente ségrégation dont elle fait l'objet, elle interprète une chanson qui traite d'un lynchage intitulé "Strange Fruit". Un jeune saxophoniste du nom de Coleman Hawkins réinvente la façon de jouer du saxophone et Duke Ellington entreprend la conquête de l'Europe pour revenir précipitamment en Amérique, car un autre conquérant vient d'entreprendre sa propre tournée. Il a pour nom Adolf Hitler.
Épisode 7 "Dedicated to Chaos": Marque l'entrée en scène de Charlie Parker, jeune noir de Kansas City qui allait révolutionner le jazz. Il débarqua à New York pour y vivre son rêve et mit très peu de temps à se bâtir une réputation. Au lieu de jouer du saxophone en s'appuyant sur la mélodie, Parker s'ancrait sur ce qu'une partition ne montrait pas comme les temps-mort et les remplissait à sa façon. Dizzie Gillespie contribua également à l'essor de ce style musical. Une interdiction d'enregistrer de la musique empêcha ces deux virtuoses de coucher leurs talents sur du vinyle, mais dès l'interdiction levée, ces deux artistes enregistrèrent l'incontournable "Koko". Le "be-bop" venait de naître.
Épisode 8 "Risk": Nous sommes dans l'après-guerre et au début de la guerre froide. L'Amérique se tourne vers une musique plus sentimentale et plus douce et le jazz en souffre terriblement. Le swing se meurt et plusieurs orchestres se dissolvent. Un nouvel espoir vient de naître dans les quartiers pauvres de l'Amérique et il se nomme narcotique. Charlie Parker tombe sous l'influence de l'héroïne et devient un musicien à risque. Miles Davis quitte son St-Louis natal pour débarquer à New York. Ce trompettiste au style nouveau fera un tabac et sa popularité l'entraînera à Paris. Il fréquentera la chanteuse Juliette Greco et fera parti du cercle d'amis de Jean-Paul Sartre. Voyant les blancs et les noirs se côtoyer sans préjudice en France, il en reviendra profondément marqué et il sombrera dans les bras de l'héroïne. Il suivra une cure de désintoxication et enregistrera un album phare intitulé "Birth of Cool". Cet épisode est de loin mon préféré de par son époque, le problème de discrimination raciale et par l'éclosion de plusieurs des plus grands artistes du jazz.
Épisode 9 "The Adventure": On se retrouve en pleines années 1950. Miles Davis retombe dans l'enfer des drogues et réussira à enregistrer quelques-uns des plus grands albums de jazz ("Sketches of Spain", "Kind of Blue"). John Coltrane fait son entrée en scène. Avec Sonny Rollins et Ornette Coleman, ils créeront un nouveau style musical appelé avant-garde. La visibilité du jazz perd du terrain face au rock and roll et la venue d'Elvis Presley fait basculer le tout. Ray Charles, un jeune pianiste aveugle mélange le jazz et le blues et crée un style appelé "Soul".
Épisode 10 "By Midnight": On entre dans les années 1960. Le jazz stagne et quelques artistes s'exilent en Europe. C'est notamment le cas de Dexter Gordon, grand saxophoniste qui n'arrivait plus à vivre de son art à New York. Stan Getz et Charlie Bird introduisent un nouveau style musical. Provenant du Brésil, la Bossa-Nova est un jazz toute en douceur et en sensualité. L'Amérique n'en a que pour la British Invasion plus particulièrement les Beatles et le rock occupe presque toute la place de la planète musique. Miles Davis s'approchera du rock en créant un jazz plus dynamique appelé fusion. Ken Burns conclu qu'avec l'immense legs laissé par cette dernière génération, le jazz se porte toujours bien et continue d'évoluer et de faire danser.
Cette page d'histoire nous est présentée en format plein écran. La qualité de l'image varie beaucoup, car on a des archives s'échelonnant sur plusieurs décennies. La majorité des images et photographies d'archives sont poussiéreuses et en noir et blanc. Les segments d'entrevues avec les membres du panel sont exempts d'impuretés et l'image propose de belles couleurs riches et vives. J'aimerais souligner l'importance de ces documents d'archives où il est bien plus important d'en apprécier le contenu que l'apparence. Côté audio, "Ken Burns' Jazz" est présenté en anglais stéréo. Les voix des interlocuteurs sont très audibles et l'imposante composition musicale est plus qu'adéquate. Certaines archives plus âgées souffrent quelque peu de bruits de fond, mais nous arrivons à discerner les propos émis. Le débit sonore passe strictement par les enceintes avant et quelques effets stéréophoniques sont présents. Il aurait été quand même agréable de retrouver des sous-titres pour faciliter la compréhension de certains propos. Le menu est le même à travers les dix chapitres du coffret. Sobre en apparence et extrêmement thématique, on y voit une multitude d'artisans du jazz. La navigation entre les options se fait facilement et plusieurs petits thèmes musicaux nous accompagnent dans nos choix.
Chaque épisode renferme son lot de suppléments. Toutes les références musicales faites durant un épisode sont détaillées. On y trouve le titre de la chanson, son compositeur, son interprète, les musiciens qui accompagne, l'année de parution, l'album sur lequel on retrouve ce morceau de musique et la compagnie de disques qui l'a enregistré. La navigation entre les morceaux musicaux est simple et en actionnant l'icône à l'effigie d'une caméra, on se retrouve à même le segment où il est joué dans l'épisode. De plus, certains épisodes renferment un numéro de jazz interprété par un grand artiste. On peut entendre "I Cover The Waterfront" interprété par Louis Amstrong en 1933, "C-Jam Blues" interprété par Duke Ellington et "New Rhumba" interprété par Miles Davis.
Décrit par Albert Murray comme étant la musique qui se déplace dans la direction de l'élégance et par Winton Marsalis comme l'âme d'une nation, le jazz est un style musical qui souleva l'Amérique lors de la crise de 1929, mais qui ne pu unifier les gens de différentes races. Ken Burns en a saisi l'essence et a crée une remarquable fresque sur ce style musical et sur la ségrégation raciale. Je vous recommande fortement de vous procurer ce coffret plus grand que nature produit par PBS et nouvellement distribué par Paramount sur ce spectacle de vie d'une durée de 19 heures qu'est "Ken Burns' Jazz".
| Film | 9 |
| Menu | 6 |
| Suppléments | 7 |
| Vidéo | 5 |
| Audio | 6 |