La Belgique est un peu à l'Europe ce que Terre-Neuve est au Canada: un endroit où il est aisé de multiplier les gags à son sujet. "Eldorado" est conscient de ces clichés et il les utilise pour créer un formidable "road-movie" à la fois hilarant et sensible.
Yvan (Bouli Lanners) est un vendeur de voitures. En revenant chez lui tard le soir, il découvre que sa porte est ouverte et qu'un voleur (Fabrice Adde) se cache sous son lit. Ce malfaiteur est un ancien toxicomane sans ressource qui aimerait bien retourner à la demeure familiale. Suivant sa bonne étoile, Yvan décide de l'escorter, rencontrant sur son chemin une multitude d'individus originaux.
Le cinéma du réalisateur Bouli Lanners s'apparente à celui d'Aki Kaurismäki et son dernier long-métrage ne fait pas exception. L'humour provient des situations absurdes (ou surréalistes) et des dialogues qui semblent tourner en rond. Derrière ces discussions en apparence banales se trouve une richesse de thèmes explorés, dont la filiation, l'amitié, la souffrance, les regrets, la peur de vivre dans l'instant présent et la dichotomie entre la ville et la campagne. L'interprétation tout à fait dans le ton ne peut que ravir par la participation de Lanners et son humour pince-sans-rire, et les répliques mièvres d'Adde. Un duo qui fonctionne parfaitement, surtout lorsqu'il est confronté à une faune de personnages hétéroclites qui comprend notamment un bon samaritain qui donne froid dans le dos, un nudiste qui porte le nom d'Alain Delon et un chien qui tombe littéralement du ciel.
La magnifique photographie cumule les nuages sombres qui pèsent de plus en plus sur les protagonistes. À tel point que ce qui était une simple comédie se mute peu à peu en drame existentiel. Les images sombres aux couleurs saturées ne sont pas exemptes de grain. Le tout s'améliore peu à peu, jusqu'à surprendre par la suite par la quantité de détails et la profondeur des contrastes. La musique riche et variée évite de s'inscrire dans une époque donnée tout en n'entravant jamais les nombreuses conversations. La piste sonore francophone est étonnamment musclée, avec son lot de bruits diffus (vent, sonnette, radio, oiseaux, éclairs, pluie, etc.) qui s'évadent des différents haut-parleurs.
L'exquise pochette montre les deux antihéros sur une route déserte qui surplombe un environnement menaçant. Le menu principal du DVD reprend exactement ce concept statique sans proposer la moindre mélodie. Outre huit publicités diverses d'excellents films qui apparaissent une fois l'insertion du disque, les suppléments se limitent à l'honnête bande-annonce de cette production. Une petite piste de commentaires et quelques documentaires sur le tournage n'auraient pas fait de mal.
"Eldorado" prouve qu'il est possible de s'amuser follement en Belgique - sans que cela donne nécessairement le goût de s'acheter un billet d'avion - et que la culture cinématographique de ce pays ne se limite pas seulement aux frères Dardenne. Sans rien casser, Bouli Lanners présente une œuvre en apparence simple qui est beaucoup plus subtile et profonde qu'elle ne le laisse paraître. Un peu comme chez Christophe Honoré, la mise en scène aérée et l'interprétation décontractée sont au service de sujets majeurs qui se découvrent seulement au tournant, lorsque la machine est déjà bien enclenchée. D'ici là, il faudra seulement prendre un risque et adhérer à ces dialogues souvent décalés, ce qui provoquera une sensation de bien-être et de mélancolie au sein de ce court essai d'à peine 78 minutes qui surprend du début à la fin. Une belle trouvaille qui fait beaucoup de bien en cette lourde saison estivale.
| Film | 7 |
| Présentation | 4 |
| Suppléments | 1 |
| Vidéo | 7 |
| Audio | 7 |