La graine et le mulet
Mongrel Media

Réalisateur: Abdel Kechiche
Année: 2007
Classification: 14A
Durée: 154 minutes
Ratio: 1.85:1
Anamorphique: Oui
Langue: Français (DD51)
Sous-titres: Anglais
Nombre de chapitres: 16
Nombre de disques: 1 (DVD-9)

Ce DVD est disponible chez: Amazon.ca

Selon Martin Gignac
31 décembre 2008

Avec la sortie de "La graine et le mulet", l'éternel combat entre les longs-métrages d'auteurs et ceux plus populaires a alimenté plusieurs vitrines. À tel point que devant des louanges dithyrambiques de la presse, de nombreux spectateurs se sont sentis lésés face à cette œuvre qui n'est pas nécessairement pour toutes les sauces. "En France, le film a été accompagné par la critique", racontait en entrevue le réalisateur Abdellatif Kechiche lors de son passage dans la Belle Province. Au Québec, devant les prix remportés un peu partout (dont quatre distinctions lors des Césars), les bons mots des critiques se sont propagés... sans préparer les gens qui ne sont pas nécessairement cinéphiles. Une grave erreur qui n'a pas joué en faveur de cette petite pépite d'or.

À Sète, la vie d'immigrants algériens n'est pas toujours de tout repos. Nouvellement au chômage, Slimane (Habib Boufares) tente par tous les moyens de ramasser les fonds nécessaires pour instaurer un restaurant qui se spécialisera dans la graine (le couscous) et le mulet (le poisson). Devant une famille envahissante, des enfants qui ne font que chialer et le racisme latent de quelques habitants français, l'homme aguerri peut néanmoins compter sur l'aide de sa belle-fille (Hafsa Herzi) pour l'aider dans son projet.

Abdellatif Kechiche a son style bien à lui. En 2004, le Tunisien d'origine se faisait remarquer avec son excellent L'esquive qui a décroché son lot de Césars. Quatre ans plus tard, il revient à la charge avec un opus tout aussi engagé. Il traite à nouveau de laissés-pour-compte en engageant des acteurs non professionnels, en abordant des thèmes fédérateurs (l'amour, la famille, le désir d'exister réellement, l'adaptation au changement, le destin cruel, etc.) et en gardant sa caméra le plus près possible des corps. Ses scènes sont étirées le plus possible afin de laisser toute la place nécessaire à la vie d'exister. Celle-ci se matérialise dans sa beauté et sa laideur, prenant son temps (154 minutes!) pour laisser un effet certain chez le spectateur.

Avant d'adhérer à l'entreprise, il faut être prévenu. Pendant plus de 2h30, les gens crient et s'engueulent pour des riens. Une certaine bourgeoisie française séjournera au banc des accusés et l'acuité de ce microcosme de la société algérienne avec ses femmes fortes et ses hommes qui baissent la tête en dit long dans la façon qu'ont les grandes puissances de traiter les immigrants. Cette charge à la fois politique et personnelle, si elle n'est pas nécessairement immédiate, déploie lentement ses tentacules pour exploser à la fin lors d'un formidable montage parallèle, entre dévotion et sacrifice. Le tout est alimenté de formidables comédiens dont émanent les inoubliables Habib Boufares en clone trop parfait de Jeremy Irons, et d'Hafsa Herzi, fabuleuse femme-enfant au corps si séduisant.

Le souci de réalisme est criant, se répercutant au sein de la précise photographie. Les couleurs parfois sombres et grises annoncent des temps plus difficiles. Ces teintes revigorent les images au niveau de la définition des contours et des contrastes en laissant toutefois quelques traces de blocage. La piste sonore francophone fait virevolter les enceintes (de sonnettes, des cris d'oiseaux, des applaudissements, etc.) en prenant grand soin de ne pas trop entraver les voix. Les dialogues sont parsemés d'expressions particulières dont les agréables sous-titres anglophones jaunes peuvent parfois expliquer les sens. La musique, très discrète dans la première partie, devient de plus en plus importante à mesure que le récit progresse, transformant même celui-ci en véritable suspense lors des derniers moments.

La jolie pochette montre deux visages se frôler et une fille danser. Le menu principal du DVD propose un montage plus ou moins convaincant sur une légère mélodie. Charmant, sans plus. Les suppléments peuvent paraître timides. Il n'y a que la bande-annonce originale et un segment d'entrevues totalisant tout de même 41 minutes. Hafsa Herzi décrit son expérience de tournage en décrivant le style du cinéaste, quelques musiciens discutent de leurs rôles et Bouraouia Marzouk met en lumière son personnage de Souad tout en revenant allègrement sur l'évolution de la population algérienne. Très éclairant. Il n'y manque finalement qu'une longue rencontre avec le metteur en scène et une piste de commentaires...

"La graine et le mulet" n'a strictement rien à voir avec le simple divertissement. Il faut même s'investir pour ne pas décrocher avant la fin. Mais quiconque donnera une petite chance au film se verra récompenser d'un moment unique de cinéma: une œuvre qui reste en tête bien longtemps après la fin du générique et qui se réécoute avec un plaisir encore plus incommensurable en faisant du couscous! Assurément un des grands titres de 2008.


Cotes

Film8
Présentation6
Suppléments5
Vidéo7
Audio7