Il y a plusieurs années, les deux réalisateurs américains et grands cinéphiles Martin Scorsese et Francis Ford Coppola dépoussiérèrent un vieux film de propagande communiste tourné en 1964 en hommage à la révolution cubaine et le relancèrent en salle partout dans le monde, permettant ainsi d'éveiller la planète cinéma à ce chef-d'œuvre perdu dans les affres de l'embargo contre Fidel et son île. Réalisé par le Soviétique Mikhail Kalatozov ce film ne charma certainement pas les deux comparses par la pertinence de son message (à moins qu'ils n'entretiennent des allégeances socialistes secrètes, auquel cas Hollywood aurait bien besoin d'une nouvelle commission McCarthy!!!) mais plutôt par sa splendeur et sa maîtrise de l‘art cinématographique. Intitulé "Soy Cuba" ("I Am Cuba"), le long-métrage revit maintenant pour une deuxième fois en DVD, mais cette fois-ci dans une version possiblement "finale".
Offert dans un superbe coffret aux allures d'une boîte de cigares cubains, le DVD est accompagné de deux autres disques, un documentaire sur Kalatozov et un sur le tournage de "I am Cuba", ainsi qu'un livret contenant de l'information historique sur le tournage de "Soy Cuba" et sur les principaux protagonistes ayant participé à sa création. Visiblement beaucoup d'efforts et d'argent, mais aussi d'amour et de respect sont allés dans la présentation de ce film pour sa nouvelle sortie en DVD. Avec raison je crois...
Le film lui-même est complètement envoûtant. Peu importe nos allégeances politiques ou notre vision de la révolution cubaine, on est ici clairement en présence d'une œuvre majeure dans l'histoire du cinéma. À la fois prenant et excentrique, audacieux et éblouissant techniquement, le long-métrage de Kalatozov (réalisateur de Quand passent les cigognes, gagnant de la palme d'or à Cannes en 1958) fait penser à Citizen Kane et à certains films d'Andrei Tarkovsky par son utilisation massive de plans séquences et d'un objectif grand-angle. Même que contrairement à ces deux influences (quoique dans le cas de Tarkovsky, contemporain de Kalatazov, on peut se demander qui a influencé qui...), "I Am Cuba" ne fait aucun compromis et n'est constitué que de longs plans-séquences et ne fait appel qu'à un seul objectif, un grand angle d'environ 9,5mm. Malgré le rythme lent de l'histoire, la fluidité de la caméra, et ce bien avant l'invention de la steadycam, laisse le spectateur pantois et perplexe quant à la complexité de certains plans. Que ce soit un plan partant d'une fête sur la terrasse du toit d'un hôtel de La Havane, descendant les étages à l'extérieur en gardant chaque balcon bien cadré et finissant dans la piscine, sous l'eau, à regarder les baigneurs exécuter leur ballet sous-marin, ou encore les différentes ballades dans les rues de Cuba où on semble traverser les gens et les étals des vendeurs, le travail du directeur de la photographie et opérateur caméra Sergei Urusevsky n'est jamais banal.
L'histoire racontée par le film est naïvement simple. C'est en fait l'histoire de l'île des Caraïbes des derniers soubresauts du régime de Batista avec ses touristes américains venus acheter plaisir, jeu, boisson et femmes exotiques à petit prix sans se soucier de connaître ni de comprendre la vraie situation des Cubains à l'extérieur des hôtels et des Casinos qu'ils fréquentent, jusqu'à l'arrivée de Castro et de ses "barbudos" et de la révolution socialiste qui s'ensuivit. Il n'y a pas vraiment de personnage principal dans le film. On suit, de tableau en tableau, reliés seulement par la voix de l'île (d'où le titre "Je suis Cuba"), plusieurs protagonistes –touristes ignorants, paysans pauvres, révolutionnaires convaincus, hommes d'affaires arrogants, étudiants illuminés, prostituées involontaires, etc- qui nous emmènent tranquillement vers la compréhension de la situation du peuple cubain et la raison du soulèvement armé. Bien que le scénario nous paraisse biaisé, il faut se remettre en contexte et comprendre que ce film raconte Cuba telle que vue par des yeux étrangers de comparses socialistes à un moment merveilleux où un monde nouveau s'ouvrait aux Cubains.
Pour les suppléments, comme je le mentionnais plus haut, en plus du livret, deux disques bonus font partie de ce coffret. Le premier, "The Siberian Mammoth" (Le mammouth sibérien) contient un long-métrage documentaire du Brésilien Vicente Ferraz sur le tournage de "I Am Cuba". Le réalisateur est retourné récemment sur l'île pour tenter de retrouver les gens ayant participé au tournage en 1963 et récolter des histoires et des anecdotes sur cette aventure extraordinaire. Le résultat final est un film émouvant retraçant minutieusement la saga de cette production unique dans l'histoire du cinéma. Sur ce DVD on retrouve aussi une entrevue avec le co-scénariste et poète russe Yevgeny Yevtushenko.
L'autre DVD contient un autre documentaire, sur le réalisateur Kalatozov cette fois-ci. Réalisé par son petit-fils, Mikhail Kalatozishvili, on y retrouve des entrevues de cinéastes connus et admirateurs de Kalatozov, comme Claude Lelouch et Andrei Konchalovsky, mais aussi de participants à son œuvre comme le poète Yevtushenko et l'actrice Tatiana Samoilova. Ponctué de nombreux documents d'archives familiaux et historiques de l'œuvre de Kalatozov, ce portrait intime du grand réalisateur est un digne complément à "I Am Cuba" et ajoute une autre dimension à cette œuvre grandiose en nous permettant un regard privilégié sur son réalisateur. De plus, on retrouve aussi sur le DVD du film même de "Soy Cuba", une introduction de trente minutes de Martin Scorsese, une galerie de photos et une séquence d'ouverture du générique différente (la cubaine en fait).
Au niveau visuel, on a réussi à faire un transfert en haute définition à partir de l'interpositif russe original. Il y ainsi peu de générations, et donc de perte de qualité, entre la copie originale et celle qu'on visionne à l'écran. L'image est donc aussi parfaite qu'elle pourrait l'être pour un film de plus de quarante ans. Il y a bien sûr quelques égratignures et rayures ici et là, signe du passage du temps et d'une conservation défaillante ou d'une sur utilisation du master, mais la qualité du noir et blanc reste impeccable. Une profondeur des noirs, une belle nuance de gris et une bonne reproduction des zones claires, doublé d'une absence apparente de grain (pour l'époque on s'entend) en font une réussite sur le plan visuel.
Pour l'audio, l'emphase ayant été clairement mise sur l'image lors du tournage, la majorité du son fût réenregistrée en studio et il est donc difficile de faire quelque chose d'exceptionnel à partir de bases boiteuses. Néanmoins, on a réussi à obtenir une bande son de bonne qualité et le résultat final n'en est que meilleur. Malgré le manque de synchronisme entre les bouches des acteurs et le peu de dialogues parlés, la couleur du son reste belle et pleine. La musique est aussi bien reproduite avec une certaine richesse de tonalité.
Mais peu importent ces petits défauts, comme le dit Scorsese dans son introduction, ce film est une puissante leçon de cinéma et devrait être pris comme tel et savouré comme tel.
| Film | 9 |
| Présentation | 10 |
| Suppléments | 9 |
| Vidéo | 8 |
| Audio | 7 |