D'une intelligence et d'une virtuosité à troupe épreuve, "Il Divo" arrive à fasciner et à divertir en s'attardant au destin complexe d'une importante figure politique d'Italie. Du grand art qui donne parfois le vertige.
Cela aurait pu être hermétique, surtout pour un public qui ignore parfois tout des rouages du pays de Fellini. S'intéresser à la carrière de Giulio Andreotti (interprété par Toni Servillo) est un sujet casse-gueule, encore plus lorsqu'il est traité par le mode de la fiction. Ce n'est pas que la vie de l'homme soit endormante. Au contraire, cet être aux 1000 surnoms, membre de la Démocratie chrétienne pendant près d'un demi-siècle et président du Conseil des ministres italiens à sept reprises, a connu une existence mouvementée au sein d'un climat de violence et de corruption.
La sensation de se perdre était très grande et c'était justement l'objectif du cinéaste Paolo Sorrentino. Faire exploser la chronologie, bombarder le spectateur de noms, de faits et de gens décédés pour mieux y revenir par la suite. Cette façon de saouler par l'information pourrait paraître rebutante. Pourtant, l'œuvre ne s'adresse pas seulement aux représentants de la "botte italienne". Par cette démonstration éclatante, c'est la notion de pouvoir qui est examinée. Ce qui module l'homme (ou la femme) face au politique, l'obligeant à bien des sacrifices, à vivre dans la solitude et à se questionner sur sa propre place dans l'Histoire.
Cette vision universelle est accompagnée d'une somptueuse mise en scène qui rendra instantanément jaloux Quentin Tarentino, Martin Scorsese et Brian De Palma. Contrairement au récent et excellent Gomorrah qui jouait la carte du réalisme et du naturalisme brut, "Il Divo" se veut un esthétisant objet de cinéma. Dès le générique qui semble avoir été concocté par David Fincher, le rythme montre en flèche et d'ingénieux détails s'échappent de superbes cadrages. Tout est orchestré - combinaisons de ralentis, personnages présentés à la façon d'une bande dessinée, symbolisme religieux, etc. - pour créer un faste opéra baroque.
Ce traitement virtuose se double d'une superbe photographie où les zones d'ombre prennent énormément d'importance, pouvant compter au passage sur de subtils contrastes homogènes. Bien que le grain et le blocage soient parfois de la partie, les images demeurent solides et les couleurs généralement justes, jouant par endroits avec les nuances de traits et le noir et blanc. La splendide musique alterne entre des chansons énergiques et des airs instrumentaux particulièrement mélodiques. Les pistes sonores en Dolby Digital 2.0 n'exploitent pratiquement jamais les enceintes, ce qui est dommage. Les voix demeurent compréhensibles et si les mots sont rois, il ne faut surtout pas hésiter à opter pour l'honnête traduction française (et ce, même si la version originale en italien est beaucoup plus riche) ou de très visibles sous-titres blancs qui défilent parfois trop rapidement à l'écran.
La forme peut venir au secours du fond sans s'avérer inutilement clinquante et en évitant l'exercice de style. Au contraire, elle allège efficacement des scènes souvent touffues où le verbe est roi et maître. Les dialogues sont tellement nombreux que ces oasis plus légères s'avéraient nécessaires. C'est également le cas de cette ironie qui pimente les discussions tout en scellant le sort de plusieurs individus. Quelques répliques d'une justesse inouïe semblent presque provenir de Machiavel tant la charge caustique est de mise. Tout ce qui faisait défaut au trop gentil W. d'Oliver Stone.
Le film doit beaucoup au jeu divin de Toni Servillo. Le comédien est habitué de tourner avec Sorrentino et son sens théâtral atteint des sommets. Il incarne à la perfection ce docteur Jekyll et M. Hyde à la forme incertaine qui est pourtant plus rusé que tous les renards de la bergerie. Une composition de haut niveau qui est propulsée par une solide distribution secondaire qui possède souvent plus que la tête de l'emploi.
La pochette rouge sanglante est à l'effigie de quelques hommes en veston cravate. Après une succession de bandes-annonces s'affiche le menu principal du DVD. Rien ne bouge, il n'y a que le principal antihéros et une mélodie qui attire rapidement l'attention. Aucun supplément n'est de la partie, une déception certaine tant les thématiques sont fastes.
Un peu comme dans There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson, il sera facile de pointer le manque d'émotions chez "Il Divo". Le discours est plus raisonné que sentimental, hormis quelques bribes romanesques un peu moins maîtrisées. Sans être aussi éclatant que ce chef d'œuvre, cet opus qui a remporté le prix du Jury au Festival de Cannes de 2008 est suffisamment fascinant pour garder en haleine malgré sa prémisse si aride, et de donner le goût d'en savoir plus sur cet homme insaisissable. À inscrire à côté du magistral, mais pourtant très différent Le soleil de Sokourov et le plus mineur quoique divertissant Le caïman de Moretti comme un des portraits politiques les plus éclatants de la décennie.
| Film | 8 |
| Présentation | 5 |
| Suppléments | - |
| Vidéo | 7 |
| Audio | 6 |