Jan Troell, le maître du cinéma suédois, retourne derrière la caméra pour filmer "Maria Larssons eviga ögonblick" ("Everlasting Moments" en version anglaise), une histoire aussi touchante que personnelle qui traite d'amour, d'art et d'émancipation.
Cela faisait quelque temps que Jan Troell n'avait pas donné de nouvelles. Dans les années 1970, il se faisait mondialement connaître par son sublime diptyque Les émigrants et Le nouveau monde. Après un passage plus ou moins convaincant aux États-Unis, il est retourné chez lui, offrant quelques productions inspirées, dont A Swedish Requiem en 1991. Il n'avait toutefois rien offert de nouveau depuis son documentaire As White as Snow qui a pris l'affiche en 2002. Pour "Everlasting Moments", il a décidé de plonger dans l'histoire personnelle de la famille de son épouse en racontant le destin plus grand que nature d'une femme moderne.
En 1907 en Suède, la vie est rude et le confort n'est pas assuré pour tous. Pendant que son mari Sigfrid (Mikael Persbrandt) abuse de la bouteille en multipliant les aventures, Maria (Maria Heiskanen) s'occupe du mieux qu'elle peut de ses enfants. Lorsqu'elle remporte un appareil photographique, sa vie commence à changer. Sur les conseils d'un attachant vendeur (Jesper Christensen), elle décide de prendre en photo son entourage, et ses croquis remportent un vif succès. Les années passent et cette oasis commence à être menacée par son époux qui se sent de plus en plus délaissé par cet art.
Cette peinture en mouvement jongle avec plusieurs thèmes qui se retrouvaient déjà dans l'excellent Séraphine. Sans déloger en terme de coup de cœur le film de Martin Provost, il faut avouer que celui de Troell n'a rien à voir avec la poussiéreuse carte postale. Au contraire, sa mise en scène est souple, ses plans nombreux, son rythme rapide et l'utilisation d'une narration féminine mettent en relief les soubresauts de l'époque. Il y a ce pays en pleine évolution à l'aube de la Première Guerre mondiale, ce couple qui se déchire, ces enfants à la dérive.
Il y a surtout ce très beau portrait de femme qui cherche constamment à vivre pleinement, et qui sera initiée à l'art (la photographie, puis le cinéma) par un être philanthropique. Ce regard féministe, tendre et sans concession, peut rappeler par moments l'impressionnant Vera Drake de Mike Leigh. Il y a une dévotion dans ce personnage qui est magnifiquement rendu par le visage lumineux de Maria Heiskanen. Qu'elle soit en confrontation avec le dérangeant Mikael Persbrandt ou le magnétique Jesper Christensen, c'est elle qui personnifie l'âme du long-métrage.
La splendide photographie dans des tons de sépia représente des toiles en mouvement. Les images sont extrêmement détaillées, les couleurs volontairement saturées (avec cette prédominance des teintes brunes) et les contrastes suffisamment opaques pour apporter une épaisseur supplémentaire aux formes. Dommage que le grain prenne beaucoup de place... ce qui peut toutefois donner un style encore plus ancien à l'ensemble. La musique extrêmement mélodique composée de cordes et d'un piano langoureux est mélangée à des airs plus dansants. Le résultat ne tarde pas à charmer. Les pistes sonores suédoises sont à l'avenant, utilisant des bruits de tous les jours (des instruments, le clic d'un appareil photographique, une sirène, l'eau qui s'écoule...) pour recréer cette époque lointaine. Afin de bien saisir les dialogues, mieux vaut insérer d'intéressants sous-titres jaunes en anglais ou en espagnol.
La pochette blanche montrant les principaux protagonistes est d'un académisme certain. Le menu principal du DVD utilise à nouveau cette pose particulière en laissant un peu de latitude à un court montage de scènes et à une mélodie inspirante. Mis à part une honnête bande-annonce, aucun supplément n'est disponible.
À près de 80 ans, Jan Troell n'est plus à l'époque créative de Ole dole doff et c'est tout à fait normal. Sans doute que "Everlasting Moments" aurait pu être raccourci quelque peu et que son classicisme n'en fait pas un opus toujours unique. En revanche, son retour au septième art est une nouvelle inespérée auprès des cinéphiles qui retrouvent là un maître qui vieillit décidément bien. À essayer sans se poser de questions.
| Film | 8 |
| Présentation | 5 |
| Suppléments | 1 |
| Vidéo | 7 |
| Audio | 7 |