Le musée de l'Ermitage renferme une des plus grandes collections artistiques au monde, avoisinant les 3 millions d'œuvres d'art de toutes sortes. Situé à Saint-Pétersbourg, il est constitué de cinq somptueux palais qu'ont habités tour à tour plusieurs Tsars et Empereurs. La ville, créée sous la direction de Pierre Le Grand, est à vocation artistique: le but de sa création était qu'elle devienne la vitrine russe sur l'Europe. Cet objectif a été largement atteint et St-Petersbourg se compare aisément aux autres foyers culturels européens. Par contre, avec la situation géopolitique actuelle, et ce, malgré l'ouverture récente sur l'occident, la Russie reste un pays des plus difficile d'accès, que ce soit au niveau de la langue ou de la facilité de s'y déplacer. Bref, pour la plupart, nous n'aurons jamais la chance de voir de près ou de loin le musée de l'Hermitage. Néanmoins, il existe plusieurs façons de le visiter virtuellement, et le film ici critiqué en est une des plus agréables.
"L'arche russe" nous présente un voyage intemporel à travers les 300 dernières années d'histoire de la Russie. Le point de vue de la caméra représente celui du personnage principal, un réalisateur, qui se retrouve aux portes du musée de l'Hermitage. Il y pénètre, et déambule dans les multiples salles du musée, invisible aux gens présents. Il fait par la suite la connaissance d'un noble français qui, dans la même situation, l'accompagne dans son périple, l'agrémentant de discussions et réflexions comparatives sur la Russie du point de vue européen. Ensemble, ils sont témoins de plusieurs évènements historiques, et observent une multitude de personnages historiques évoluer, selon leur période respective, dans le musée. Le film se termine par un retour à la réalité, nous révélant que le musée est en fait une arche culturelle qui, à la manière de celle de Noé, recueille des éléments de l'histoire de la Russie pour en assurer la survie.
Pour des raisons évidentes, "L'Arche russe" passera probablement davantage à l'histoire pour son côté technique que pour son contenu. Tel a été le cas pour les autres films qui, par le passé, ont accompli de tels exploits (avec les limitations technologiques du temps). Cependant, soulignons que le film est bien plus qu'une réalisation technique et que son propos en est tout aussi intéressant. Tel que mentionné plus haut, Sokurov nous montre à quel point le musée de l'Hermitage témoigne de la culture du peuple russe. Au lieu de nous démontrer de façon platonique, comme un documentariste aurait pu le faire, l'ampleur et l'importance d'un tel monument, il a choisi de nous le présenter avec des remises en contextes et des opinions historiquement et culturellement différentes. Ceci a pour effet de permettre au spectateur de découvrir une toute autre dimension aux lieux et oeuvres d'art du musée et ce, qu'il soit inculte ou non face à cette culture. Ainsi, tout au long du film, on nous présente, souvent très brièvement, une panoplie d'hommes et de femmes qui ont marqué la Russie au cours des 300 dernières années. On y voit, entre autres, Catherine 1ère superviser une pièce de théâtre, Nicolas 1er lors de son dernier souper familial, quelques heures avant la révolution et Pushkine argumentant avec sa femme. On nous montre aussi le musée lors d'événements célèbres, par exemple lors du dernier grand bal royal de 1913, ou lors de la bataille de Stalingrad pendant la dernière Grande Guerre.
Du point de vue technique, ce film est sans équivoque un exploit, surtout à ce qui a trait au travail du cameraman. Le film a été tourné avec une "SteadyCam", instrument très lourd et complexe à manipuler: réussir à l'opérer pendant plus de 90 minutes sans répit, en préservant un niveau de concentration élevé et en maintenant une rigueur artistique est sans précédent. Soulignons que puisque le montage-image est absent de ce film, tout le volet artistique visuel s'est donc réalisé uniquement par la manipulation de la caméra. Cela dit, cette absence de montage ne signifie pas l'absence de traitement de l'image. Ainsi, à plusieurs endroits, les couleurs ont été ajustées pour compenser des éclairages déficients, ou pour ajouter numériquement des artifices nécessaires au scénario (la neige du début, ou l'image finale). Le résultat est assez transparent, et en aucun cas ces modifications ne sont dérangeantes, voire même décelables.
Au niveau de l'image, une autre innovation technique est présente du fait que les 90 minutes du film ont été saisies directement numériquement, et ce, dans un format non compressé. Le résultat sur DVD est splendide avec l'absence évidente de tout défaut relié au transfert. Au niveau de la compression, aucun défaut majeur n'est décelable et toute la plage des couleurs est parfaitement rendue, de même que les niveaux de noir. Un seul petit détail anecdotique: le fait que le film ne soit constitué que d'un seul plan ne laisse aucune chance à ce que la transition du changement de couche du DVD soit masquée.
Du côté sonore, on est en présence d'une superbe réalisation. Par la façon dont le film a été conçu, il aurait été presque impossible de faire la saisie du son simultanément à celle de l'image. Ainsi, la piste sonore, même si générée de toutes pièces, n'en est pas moins impressionnante tant au niveau de la musique, bruitage et effets. L'ambiophonie est employée à tous les niveaux: que ce soit pour l'appui de la musique, la spatialité des plans de caméra ou le placement d'effets. Le mixage est soucieux du détail, ce qui accentue grandement l'appréciation du film, et permet de s'immerger encore plus dans l'univers magique du musée.
Comme supplément, on nous propose pour commencer une piste de commentaires d'un des producteurs (en anglais). Tel qu'il l'indique lui-même en introduction, ses commentaires sont faits de l'optique du producteur et non pas du réalisateur. Il nous entretient de la genèse du film et nous pointe vers les détails techniques et des anecdotes de productions. Il explique aussi la trame narrative d'un point de vue historique, à défaut de souligner le volet artistique. Dans la section suppléments à proprement dit, on retrouve d'abord un documentaire sur la production. Comme le film a un énorme intérêt du côté technique, ce documentaire est extrêmement pertinent. On y voit les difficultés rencontrées, les préparatifs, les éclairages, l'équipement, le traitement de l'image, etc. On nous y présente aussi une multitude d'interview de la part des artistes et artisans du film, principalement de la part du cameraman et du réalisateur. On nous présente par la suite le film "Mon Paradis: der winterpalast". Ce court métrage porte sur les employés et bénévoles de l'Hermitage. On y apprend comment ils se rendent au travail, et l'histoire de leur vie. Mis à part le fait que l'on a en permanence le musée en arrière-plan, le film est d'un intérêt discutable, et d'une insipidité certaine. On retrouve ensuite une série d'interviews des principaux artisans du film; malheureusement, ce segment est redondant après l'écoute du premier documentaire. Finalement, on nous offre une filmographie du réalisateur et de l'acteur principal, la bande-annonce du film ainsi que des liens Internet d'intérêt. Les menus, sans être hors de l'ordinaire, sont bien réussis. On y entend la musique caractéristique du film, devant un défilement d'images animées.
Bref, une excellente édition DVD de la part de Séville (disons plutôt de la part de Wellspring, puisque mis à part un discret logo au menu principal, la griffe de Séville est tout compte fait absente), qui rend justice à la grandeur de ce film. Les suppléments inclus sont adéquats et permettent ainsi d'agrémenter encore plus l'expérience cinématographique et culturelle que représente "L'Arche russe".
| Film | 8 |
| Menu | 7 |
| Suppléments | 7 |
| Vidéo | 9 |
| Audio | 9 |