Bien que certaines langues fourchues aimeraient bien qu'on se souvienne du cinéaste Gilles Carle comme de celui qui dénudait ses actrices à l'écran - et deux fois plutôt qu'une - il est évident en revoyant les films présentés dans le coffret hommage sorti récemment chez Imavision que l'homme reste un des cinéastes importants de l'histoire du Québec. Malgré une fin de carrière facilement oubliable et une production inégale au long de sa carrière, le réalisateur peut être considéré comme un des piliers de notre cinéma des années 60-70 et peut même certainement être perçu comme avant-gardiste à plusieurs aspects.
En visionnant les films (dont on a malheureusement dû limiter le choix à cinq, parmi une filmographie de plus d'une trentaine d'œuvres) inclus dans ce boîtier, on s'aperçoit dès le début que l'artiste avait un amour certain pour les personnages tirés du monde "ordinaire" - serveuses, garagistes, bûcherons, ouvriers, etc. - et un talent pour souligner leurs qualités souvent cachées parmi leurs défauts. Il ne suffisait qu'à Carle de colorer ces héros ordinaires en leur mettant en bouche des répliques savoureuses (et souvent crues!), pour en faire des personnages cinématographiques fabuleux. Que ce soit ce bon bougre de Léo (Guy L'Écuyer) du premier film, Willie Lamothe en tenancier de bar western de "La mort d'un bûcheron", la Bernadette (Micheline Lanctôt) au grand cœur de "La vraie nature de Bernadette" ou autres personnages principaux et secondaires de son œuvre des débuts, les personnages de Carle sont tous attachants et plus vrais que nature. Bien que dans la réalité certains passeraient pour des caricatures, la maîtrise que Carle démontre à nous les faire accepter dans le contexte de ses scénarios révèle un talent certain, et rare, de raconteur égalé, à l'époque, seulement peut-être par Marc-André Forcier.
Les défauts inhérents à ses films - certains acteurs et actrices jouant faux, la propension à s'éterniser inutilement sur les corps nus de ses muses, quelques maladresses de scénario, etc. - sont bien vite oubliés quand on voit la prépondérance de personnages féminins forts et émouvants dans ses films et le bagage sociopolitique véhiculé par ses scénarios. Bien qu'il ne fasse pas de cinéma ouvertement critique, les toiles et paysages qu'il dépeint à chaque long-métrage sont assez chargés de sens de l'histoire et de l'importance du moment sociologique que la verbalisation de ces enjeux devient presque superflue. Carle lui-même résumait bien cette approche en disant de son œuvre qu'elle se résume plus "par la constatation que la contestation"...
On retrouve donc dans ce coffret son premier et magnifique long-métrage de 1965, "La vie heureuse de Léopold Z", racontant les déboires d'un déneigeur lors d'une journée d'hiver, veille de Noël, particulièrement enneigée. Puis on attaque les années 70 avec "La vraie nature de Bernadette" (1972) mettant en vedette une toute jeune Micheline Lanctôt dans le rôle-titre de la jeune fille libérée (et légèrement libertaire...) qui plaque tout pour s'installer à la campagne et vivre en harmonie avec la terre et avec son corps, à la surprise des voisins plutôt puritains. Mais la campagne, supposément pure et authentique réserve elle aussi quelques surprises à Bernadette...
Puis c'est "La mort d'un bûcheron" de 1973 avec la nouvelle flamme du réalisateur, Carole Laure en Marie Chapdelaine (!) quittant son Lac St-Jean pour partir vers Montréal à la recherche de son père disparu il y a plus de dix ans. En chemin elle fera la connaissance de ... François Paradis (Daniel Pilon) et de personnages truculents qui tenteront tour à tour de l'aider ou d'exploiter sa naïveté. Une superbe histoire de quête d'identité et d'épanouissement avec des dialogues hilarants et d'une vulgarité artistiquement incroyable. Mettant aussi en vedette Denyse Filiatrault, Pauline Julien, Willie Lamothe et Marcel Sabourin.
Vient ensuite un film moins connu de Carle, "Les corps célestes", co-production franco-québécoise de 1973 qui réunit deux des actrices fétiches du cinéaste, soit mesdames Lanctôt et Laure. Le scénario raconte l'histoire cocasse de l'ouverture d'un bordel dans un petit village de l'Abitibi de 1930. Commence alors l'affrontement entre les bûcherons et fermier lubriques et le clergé et la morale chrétienne bien pensante, le tout sur un ton plutôt léger et humoristique.
Pour clore l'ensemble, on a inclus un des films les plus durs de Carle et aussi un des plus obscurs. "La tête de Normande St-Onge" sorti en 1975 met toujours en vedette Mme Laure (dans son rôle préféré parmi tous ceux qu'elle a tenus pour le réalisateur) dans le rôle-titre de cette jeune femme qui a fait évader sa mère de l'institut psychiatrique où on l'avait internée et qui la cache dans la maison familiale. Comme la maman en question n'ouvre la bouche que de façon sporadique et pour insulter ou critiquer sa fille, la b.a. de Normande tourne rapidement à l'enfer. Il est à noter que ce film fut co-scénarisé par Carle et Ben Barzman un écrivain américain exilé à la suite de la chasse aux communistes à Hollywood menée par le sénateur MacCarthy.
En espérant que le coffret soit un succès et qu'on ait l'idée d'en faire un second. De nombreux titres viennent à l'esprit, que ce soit "Red", "Les mâles", "Le viol d'une jeune fille douce", "L'ange et la femme" et bien sûr "Maria Chapdelaine", pour ne nommer que ceux-là...
Au niveau de la qualité audio-vidéo, grâce à l'aide du programme "Éléphant - mémoire du cinéma québécois" de Québécor, on a pu restaurer et revamper les cinq films pour nous les présenter comme jamais on avait pu les voir auparavant, dans des copies impeccables et avec un superbe transfert. Ce qui ne peut que rendre ce coffret essentiel à tout bon cinéphile ayant une passion pour notre cinéma local et pour son histoire.
Bien qu'il n'y ait pas de suppléments audiovisuels à proprement parlé sur le coffret, on a par contre inclus un joli livret contenant de nombreuses photos et un résumé des longs-métrages présents, une lettre-témoignage de Micheline Lanctôt, une biographie, une filmographie et un survol des tournants de la carrière du réalisateur comme les prix gagnés ainsi que quelques extraits de critiques de l'époque.
| Film | 9/8/9/7/8 |
| Présentation | 9 |
| Suppléments | - |
| Vidéo | 9 |
| Audio | 8 |