Michel Brault: Oeuvres 1958-1974
La collection Mémoire / Volume 1
Imavision Distribution

Réalisateur: Michel Brault
Année: 1958-1974
Classification:
Durée: 817 minutes
Ratio: 1.33:1
Anamorphique: Non
Langue: Français (DDST)
Sous-titres: Anglais
Nombre de chapitres:
Nombre de disques: 5 (DVD-9)

Ce DVD est disponible chez: Amazon.ca

Selon Alexandre Martin
12 mars 2006

S'il y a un domaine cinématographique où les Québécois sont passés maîtres, c'est bien dans l'art du documentaire. Évidemment, il est important de bien faire la nuance entre un reportage et un film documentaire. Pierre Falardeau et Jean-Claude Labrecque ne cessent d'ailleurs d'en faire mention à la moindre occasion. La différence majeure entre les deux formes réside principalement dans le traitement du sujet documenté: dans le cas d'un reportage, on nous présente bien souvent des interviews des intervenants ou spécialistes, de même que des scènes d'archives. Les événements nous sont expliqués, voire commentés, et l'aspect artistique est à peu près inexistant. Quant au documentaire, il est important d'accentuer le fait qu'il s'agit d'un film. On nous présente les événements tels qu'ils se sont déroulés, et une bonne partie du côté artistique réside dans le montage et et les choix musicaux. Contrairement au reportage, l'événement est documenté et non pas raconté ou analysé.Le plus récent film de Jean-Claude Labrecque, À hauteur d'homme) est le parfait exemple d'un film documentaire, alors que le film de Paul Arcand Les voleurs d'enfances est un excellent exemple d'un film-reportage.

Bref, à la fin des années cinquante, des documentaristes comme Gilles Groulx et Michel Brault ont perfectionné une nouvelle technique de cinéma qui utilisait les récents développements technologiques de l'époque: le cinéma-direct. Sans s'encombrer d'équipe de tournage, d'éclairage, de maquillage et autres, les cinéastes se munissaient d'une caméra portable et d'un microphone, et sans plus, ils tournaient. Grâce à cette façon de faire, les événements sont croqués sur le vif et sont donc rapportés sans intermédiaires. La technique, aussi connue sous l'anglicisme "cinéma-vérité", a plus tard été transposée aux films de fiction: ainsi, les acteurs étaient à peu près livrés à eux-mêmes, ce qui leur assurait une plus grande spontanéité et une meilleure authenticité. Même si le mouvement a connu un essor mondial, il est habituel d'en attribuer la paternité aux cinéastes du Québec travaillants pour l'ONF, et plus particulièrement à Michel Brault. Le contexte socio-politique de la fin des années cinquante, c'est-à-dire la Révolution tranquille, a certainement été un catalyseur, favorisant les idées artistiques émergentes, de même que les sujets à documenter.

Imavision et l'ONF nous présentent donc ici le premier de deux coffrets regroupant l'ensemble des films du cinéaste Michel Brault. La période couverte par cet ensemble va de 1958 à 1974; on y retrouve tant ses oeuvres documentaires que celles de fiction. Bien que la plupart des films inclus dans le coffret sont vendus individuellement à la boutique ONF, certains manquaient cruellement au répertoire. On n'a qu'à penser à "Entre la mer et l'eau douce" et, encore plus important, "Les ordres". En réunissant l'ensemble des films de Brault dans un coffret, on nous offre non seulement une excellente collection, mais on le fait aussi à un prix dérisoire (surtout en comparant au prix des éditions simples...). Voici un synopsis des films contenus dans le présent coffret:

Les raquetteurs (1958)

Le premier film est certainement le plus important documentaire du cinéma-direct. Tourné avec Gilles Groulx, on nous y présente des images d'un congrès de raquetteurs, tenu à Sherbrooke en 1958. Pour ceux qui connaissent la ville, le document offre une excellente vitrine sur le développement urbain de l'époque.

La lutte (1961)

Cette fois en compagnie de Marcel Carrière, Claude Fournier et Claude Jutra, Michel Brault nous présente les dessous du monde de la lutte professionnelle à Montréal. Les nostalgiques y trouveront des images du célèbre lutteur Édouard Carpentier (celui qui, entre autres, commentait les combats de lutte il y a une dizaine d'années et qui est le présent porte-parole d'un quelconque produit naturel ("Si Dieu le veut!")).

Québec-USA ou l'invasion pacifique (1962)

Dans ce court film, réalisé avec Claude Jutra, Michel Brault nous présente la ville de Québec vue par des touristes américains, ainsi que le contraire, c'est-à-dire les touristes américains perçus par les habitants de Québec.

Pour la suite du monde (1963)

Réalisé avec Pierre Perrault et Marcel Carrière, ce film nous présente les us et coutumes d'un village de l'Île aux Coudres où les plus vieux "enseignent" aux plus jeunes l'art de la pêche aux marsouins. Ce film est sans contredit le plus célèbre film de Brault, et lui a valu de nombreux honneurs tels qu'une mention au festival de Canne, ainsi qu'une cotation "chef-d'oeuvre" par Media-Film, une première pour un film québécois. Si "Si "Les raquetteurs" jetait les bases du cinéma-direct, c'est avec "Pour la suite du monde" que le style est réellement développé.

Les enfants du silence (1962)

Toujours tourné selon la technique du cinéma-direct, ce film nous présente les conséquences de la surdité infantile, de même que l'importance d'une détection rapide. Comme plusieurs films de l'ONF de l'époque, ce film se veut davantage un message d'intérêt public qu'une oeuvre d'art. Cependant, en bon cinéaste qu'est Michel Brault, le résultat est des plus impressionnants.

Le temps perdu (1964)

Bien que ce film comporte le squelette d'un scénario, la méthode employée pour le tournage demeure celle du documentaire. On nous y présente les états d'âme et réflexions d'une adolescente de 16 ans alors que la fin des vacances d'été commence à se faire sentir.

Geneviève (1965)

Ce film est la toute première oeuvre de fiction de Brault. Toujours avec la technique cinéma-direct, on nous y présente le voyage de deux jeunes filles vers la ville de Québec pour y fêter le carnaval. Le film, à l'origine partie intégrante d'un long métrage réalisé avec trois autres réalisateurs ("La fleur de l'âge"), est surtout intéressant par le fait qu'il met en vedette une toute jeune Geneviève Bujold et une encore plus jeune Louise Marleau. Il est aussi à noter que le premier rôle masculin est tenu par Bernard Arcand, l'écrivain et anthropologue, frère de l'acteur Gabriel Arcand et du cinéaste Denys Arcand.

Entre la mer et l'eau douce (1965)

Dans "Entre la mer et l'eau douce", premier long métrage de fiction du cinéaste, on nous raconte l'histoire de Claude, un jeune chansonnier qui abandonne son village sur les rives du fleuve pour aller tenter de gagner sa vie à Montréal. Bien qu'il y aura un certain succès avec sa musique, la réalité et les amours auront rapidement raison de lui. En plus du tout jeune Claude Gauthier qui y interprète le premier rôle, on note la présente Robert Charlebois, Louise Latraverse, Denise Bombardier, Genevièbe Bujold, Gérald Godin et Pauline Julien. Pour ce qui est de l'équipe de production, on note aussi les noms de Jean-Claude Labrecque, Claude Jutra, Alain Dostie, Jean-Claude Lord et Denys Arcand.

Les enfants de Néants (1968)

Ce film nous présente les difficultés des habitants de Néant, un village de Bretagne, qui doivent s'exiler pour trouver du travail et subvenir aux besoins de leur famille.

Éloge du chiac (1969)

Toujours selon la méthode du cinéma-direct, ce film nous présente les difficultés que les Acadiens rencontrent pour conserver leur français par le biais de conversations entre une institutrice et ses élèves, dans une école de Moncton.

L'Acadie, l'Acadie?!? (1971)

Fort probablement le film le plus politique de Brault, "L'Acadie, l'Acadie?!?" raconte les événements de 1968 à l'université de Moncton, alors que des étudiants francophones en grève se mobilisent pour leur droit à vivre dans leur langue. La célèbre rencontre avec le maire Jones nous y est présentée, ce qui est un excellent témoignage du mépris que les anglophones avaient (et ont encore par endroits) envers les francophones. Le film est excellent et dépeint avec justesse la vie de cette région du Nouveau-Brunswick à la fin des années soixante. Un film-choc, que plusieurs auraient intérêt à revoir pour se conscientiser sur leur passé.

Le bras de levier et la rivière (1973)

Comme pour "Les enfants du silence", ce film se veut instructif. On y voit les applications du principe du bras de levier (ou moment de force, en statique moderne...) appliquer dans la vie courante. Évidemment, on y ressent en tout temps la magie des images de Brault.

Les ordres (1974)

Assurément le film le plus célèbre de Brault, "Les ordres" nous replonge dans les événements de la crise d'octobre au Québec. En 1970, alors que le Québec lutte pour la fin de l'oppression anglaise et son droit à l'indépendance, un mouvement terroriste parallèle prend de l'ampleur avec l'enlèvement de deux personnalités politiques. Pour faire suite à ces actes, le premier ministre Trudeau ordonne à l'armée de se déployer dans tout Montréal, évoquant des prétextes, et justifiant ainsi l'emprisonnement de centaines d'innocents. Le film met en vedette une légion de comédiens connus tels que le Très Honorable Jean Lapointe, Hélène Loiselle, Claude Gauthier, Louise Latrarverse et Louise Forestier. Afin de toujours conserver son approche documentariste, le cinéaste a écrit son scénario en reprenant directement les paroles des principaux intervenants de la crise. Le film, bien qu'excellent, a été vertement critiqué pour son manque de remise en contexte et de prise de position, notamment par René Lévesque lui-même. Bien que le reproche peut être légitime, il suffit de regarder le film dans une optique cinéma-direct pour comprendre le format.

Est-il possible de croire que la célèbre compagnie Criterion aurait son penchant québécois? Avec le nouveau coffret Michel Brault, issu d'une collaboration entre Imavision et l'ONF, on peut certainement penser que oui. Non seulement le produit est intéressant de par son contenu, mais la qualité technique est au rendez-vous. Les images sont belles, sans trop de défauts, et le son est parfaitement clair et bien balancé. Le seul bémol est le manque de suppléments en lien direct avec Michel Brault, c'est-à-dire faits par lui. Par exemple, on ne nous présente pas de piste de commentaires du réalisateur, ou d'introductions aux films. Compte tenu du fait que Michel Brault est bien vivant, et qu'on l'avait fait pour le coffret Denys Arcand de la même collection, on s'explique mal cette omission. Par contre, ce qui vient largement compenser ce manquement est la présence de deux films documentaires (disons plutôt des films-reportages...) sur un cinquième DVD à propos de Michel Brault. Le premier, "Le cheval de Troie de l'esthétique" réalisé par Gilles Noël, nous présente un long interview du cinéaste qui nous parle de ses films et de sa carrière. Aussi, par le biais, on en apprend aussi beaucoup sur Claude Jutra. Le second, "Le direct avant la lettre" fait par Denys Desjardins, nous entretient davantage du phénomène du cinéma-direct, en parlant évidemment énormément de Michel Brault. Les deux films sont très intéressants et valent grandement la peine d'être vus, surtout que ce coffret est fort probablement le seul endroit où on pourra les voir dans un futur immédiat. Quant aux DVD eux-mêmes, ils sont très bien conçus: les menus sont tous animés, sous fond musical, et sont très clairs. La navigation est un peu gauche lors des options de sélection d'un film, mais ce n'est rien de dramatique. Ce qui est par contre très apprécié est la présence de fiches descriptives au début de chaque film: la première donne un résumé du film alors que la seconde nous informe des données techniques (durée, lieux et dates de tournage, format, producteurs, etc.) Il est important de mentionner l'aspect physique du coffret; le plus attrayant est certainement le généreux livret, d'une centaine de pages, qui y est inclus. Le livret est sous la direction d'André Loiselle, un professeur d'université qui a publié un livre sur Michel Brault. On y retrouve des critiques des films, articles de journaux (dont un de René Lévesque), une chronologie de la vie du cinéaste, une filmographie, une liste de prix et honneurs de même qu'une liste d'ouvrages recommandés pour approfondir l'écoute du coffret.

Pour conclure, précisons aussi que la même collection DVD, "La collection-mémoire", offre aussi - par le biais de l'ONF - trois autres anthologies de réalisateurs québécois: Denys Arcand, Gilles Groulx et Anne-Claire Poirier. Trois autres anthologies sont aussi disponibles, mais uniquement sur VHS: Francine Desbiens et Suzanne Gervais, René Jodoin et Pierre Perrault. Espérons que des versions DVD soient disponibles sous peu.

Bref, Imavision nous présente ici un excellent coffret pour un réalisateur qui n'en méritait certainement pas moins. Que ce soit pour le côté historique, politique ou cinématographique des films présentés, tous pourront y trouver un intérêt.


Cotes

Film10
Présentation9
Suppléments8
Vidéo9
Audio9