Rien ne semble arrêter Ken Loach. Après la Palme d'or pour son légèrement surestimé The Wind That Shakes the Barley, le vénérable réalisateur anglais continue d'exploiter son sillon préféré - celui des opprimés qui décident de pourfendre le pouvoir en place - avec son plus introspectif "It's a Free World" ("Un monde sans frontières" en version française). Un autre plaidoyer sur l'écrasement de David par Goliath.
Angie (Kierston Wareing) en a marre de se faire avoir. Cette mère de famille qui voit à peine son fils décide de prendre le taureau par les cornes et de ne plus jamais avoir de patron. Avec l'aide de son amie Rose (Juliet Ellis), elle décide de fonder une agence d'emploi. En fournissant une main d'œuvre abondante et peu onéreuse à des entreprises parfois douteuses, les deux femmes pensent pouvoir s'en mettrent plein les poches. Mais entre l'argent facile et la nécessité de payer des impôts, l'implication au sein d'une population immigrante qui n'a pas toujours sa citoyenneté et les difficultés de se faire respecter dans un univers d'hommes, la marche n'est pas toujours aisée à gravir.
Ken Loach est un cinéaste engagé. Pendant toute sa carrière, il s'est toujours intéressé aux populations qui souffrent, qui pleurent et qui ne sont pas nécessairement nées aux bons endroits et aux bons moments. Il est surtout un metteur en scène du quotidien, s'inspirant des travers de la société pour en faire subir les répercussions à ses protagonistes. Depuis 1es années 1990, ses œuvres dénonciatrices ne manquent pas et sa recette gagnante ne change guère. Il y a généralement des comédiens peu connus qui sont criants de vérité. Une réalisation sobre et précise, sans effet de style, qui va droit au but. Et une photographie à fleur de peau mettant les sens à l'épreuve qui se matérialise ici par des images aux détails précis, des couleurs sobres (dominées par le blanc, le noir et le gris) et des contrastes rigoureux. Quant aux pistes sonores anglophones et aux discrètes mélodies instrumentales, elles laissent les enceintes tranquilles pour se concentrer sur les dialogues. Les accents, difficiles à saisir, sont heureusement sous-titrés en français.
Ce mixage qui rappelle également les potions magiques de Mike Leigh a plutôt bon goût dans ce "It's a Free World" et son titre si ironique. Rien pour faire oublier les supérieurs Ladybird, Land and Freedom ou Sweet Sixteen, mais un dosage beaucoup moins toxique que Bread and Roses. Le scénario de son fidèle complice Paul Laverty est bien entendu au centre de ces enjeux moraux si importants. En 93 petites minutes, Londres lève le voile sur son espoir dissipé, sa partie de noirceur avec ces roulottes d'immigrants. La mondialisation féroce donne le pouvoir à l'employeur, à ces têtes dirigeantes, laissant le corps avec ses répercussions. Quelques éléments comme Angie et Rose cherchent à compétitionner et pour y arriver, elles utilisent les mêmes moyens que leurs tortionnaires! Un cycle de violence et de destruction qui se répète et qui risque de se retourner contre les éléments les plus fragiles de la société.
Mené tambour battant, le récit s'avère un brin misérabilisme et parfois même tiré par les cheveux (surtout à la fin ou tout semble arriver à l'héroïne). Et il se termine abruptement, sans laisser de réponses trop pointues, montrant des personnages qui ne semblent pas toujours avoir appris de leurs erreurs, embrassant plutôt l'adage "la fin justifie les moyens". Ces lacunes ne viennent pourtant jamais brimer les interprètes plus qu'admirables qui ont tous la tête de l'emploi. La plus formidable s'avère toutefois Kierston Wareing. L'actrice crève l'écran en défendant une Angie parfois haïssable et détestable, un être humain égoïste qui cherche à protéger sa chair et son sang.
C'est justement elle qui figure sur la jolie pochette. Le menu principal du DVD reprend l'image du boîtier en faisant bouger les mains des personnes présentes. Ce montage ne se veut pas particulièrement réussi. Mieux vaut donc se consacrer sur la jolie chanson à cordes et ne pas perdre trop de temps à cet endroit! De toute façon, comment peut-il en être autrement, car il n'y aucun supplément pour renseigner davantage sur le chômage et l'exploitation d'immigrants.
Nouvel opus d'un Loach en très bonne forme, "It's a Free World" ne verse pas toujours dans la subtilité. Le metteur en scène cherche à dénoncer une réalité et il le fait avec sa caméra, son histoire accrocheuse, son soin esthétique toujours admirable et des comédiens convaincus. Voilà un cinéaste qui vieillit bien et qui ne s'est pas encore laissé tenté aux productions faciles et insignifiantes qui pourraient toutefois lui rapporter beaucoup d'argent...
| Film | 7 |
| Présentation | 4 |
| Suppléments | - |
| Vidéo | 7 |
| Audio | 7 |