I'm Not There
Alliance Atlantis

Réalisateur: Todd Haynes
Année: 2007
Classification: 14A
Durée: 135 minutes
Ratio: 2.35:1
Anamorphique: Oui
Langue: Anglais (DD51), Français (DD51)
Sous-titres: Anglais, Espagnol, Français
Nombre de chapitres: 34
Nombre de disques: 2 (DVD-9)

Ce DVD est disponible chez: Amazon.ca

Selon Martin Gignac
19 mai 2008

Loin des musicographies usuelles, "I'm Not There" est un fantastique film d'auteur où un Todd Haynes déchaîné n'hésite pas à prendre des risques pour retracer plusieurs étapes marquantes de la vie et de la carrière de Bob Dylan.

Pour y arriver, quelques tours de passe-passe qui auraient pu être casse-gueule pour un cinéaste moins talentueux. En effet, le rôle-titre n'est pas joué par un seul comédien, mais bien par six! Et jamais le nom de Bob Dylan n'est mentionné!! Il y a tout d'abord Marcus Carl Franklin qui incarne un jeune Noir qui aime bien être sur les routes, renvoyant à la fascination du chanteur pour Woody Guthrie et la musique engagée. Christian Bale est plutôt cet homme près du peuple et adepte du folk qui se convertira quelques décennies plus tard au gospel et à Jésus. Plus effacé est ce Ben Whishaw poétique, fortement inspiré par l'œuvre de Arthur Rimbaud.

La plus grande surprise émane pourtant de cette formidable Cate Blanchett en homme, recréant ces polémiques et ces contestations remarquées de Dylan face à son époque, ses fans et les critiques. Tout le contraire du Heath Ledger amoureux (de Charlotte Gainsbourg!) et père de famille où son travail viendra rompre cet équilibre si fragile. Richard Gere représente finalement le musicien ermite retiré de la civilisation, celui-là même qui se sent obligé de rejouer avec le diable pour améliorer le sort de tout un chacun.

Un être et six visages pour l'incarner. Un pari réussi haut la main tant les interprètes sont en symbiose. Parfois, il semble y avoir trop de petites histoires et les différents tronçons ne sont pas égaux (celui mettant en vedette Richard Gere est parfois plus faible). Mais habituellement, les représentations sont crédibles et convaincantes, surtout cette hallucinante Cate Blanchett qui ressemble comme deux gouttes d'eau à son modèle.

Ce choix est toutefois loin d'être le plus extravagant pour ce réalisateur qui aime bien flirter avec la musique (Velvet Goldmine, son court essai sur les Carpenters). En effet, il mélange les espaces temporels en superposant les interprètes et leurs styles propres. Les espaces privés (engueulades familiales, soupçons d'infidélité) se combinent donc aux sphères publiques où Haynes s'acharne sur le rôle des médias. Au programme, il y a des hallucinations dérangeantes à la David Lynch qui se mutent à une douce tranquillité à la Terrence Malick, un noir et blanc exquis propre à Fellini qui joue du coude à des extraits d'archives et d'autres documents aux couleurs éclatantes.

Pourtant, au sein de ces délires, il est pratiquement impossible d'être perdu. Sans doute que le récit s'étire en longueur et que l'intensité en prend parfois pour son rhume, mais c'est pour mieux repartir par la suite. Au lieu de suivre les traces tortueuses de la biographie formelle avec la naissance, les hauts et les bas et leurs constatations moralisatrices, l'homme derrière Safe et l'excellent Far From Heaven (deux œuvres mettant en vedette Julianne Moore qui apparaît également ici dans un caméo) brouille les cartes en s'attardant uniquement aux évènements importants de la vie de Bob Dylan.

Dans ce type de production, la musique est la maîtresse du récit. Elle est mémorable, dictant l'action et la réaction des protagonistes, relevant de vieux succès et des pièces moins connues. La piste sonore anglophone en Dolby Digital 5.1 utilise les enceintes (des mélodies, des applaudissements et des instruments en ressortent aisément) sans jamais enterrer les voix. Les très beaux sous-titres blancs sont disponibles en français, en anglais et en espagnol... et il y a même une option qui permet d'obtenir toutes les paroles des compositions qui apparaissent à l'écran!

Le soin apporté aux images est tout aussi sidérant. Les types de caméras varient selon les scènes, et les personnages sont représentés par une couleur qui leur est propre. Franklin possède les teintes les plus éclatantes, Gere les plus harmonieuses et Blanchett n'agit qu'en noir et en blanc. L'utilisation d'archives et de séquences volontairement parasitées par du grain et des égratignures est normale, cela campe une atmosphère poétique et enchanteresse. Un peu de blocage apparaît toutefois à l'occasion, ce qui est un peu dommage. C'est pourtant peu devant cette photographie luxueuse et ce lieu de tournage (Montréal!) qui s'efface pour faire revivre une époque essentielle de la musique américaine.

La présentation du long-métrage est demeure très sobre et toujours efficace. La pochette représente un Dylan avec une cigarette aux lèvres. Le noir et le blanc campent déjà l'ambiance. Le menu principal du DVD fait succéder les visages des interprètes en proposant un montage de scènes qui s'imbriquent parfaitement les unes aux autres. La musique qui y joue rappellera énormément de souvenirs aux gens ayant grandis pendant les années 1960. En plus de l'excellent opus, cette édition comprend une horde de suppléments, ce qui en fait un achat obligatoire pour tout amateur du septième art.

Le premier disque comporte une fascinante piste de commentaires du réalisateur. Haynes aborde la genèse du projet en restant souvent collé aux images. Ses propos extrêmement intéressants reviennent sur la composition du regretté Heath Ledger et sur les lieux de tournage, abordant les difficultés des comédiens et les choix narratifs où les métaphores et les clins d'oeil sont nombreux. Il y a ensuite quatre segments écrits en guise d'introduction. Le premier présente les différents interprètes du chanteur, le second résume l'histoire en y allant dans les détails, le troisième est un essai critique d'une rédactrice du Los Angeles Times et le dernier consiste à une interprétation personnelle du récit. Du bonbon qui demeure toutefois un peu trop statique. Le tout se termine par quelques publicités d'autres titres musicaux.

Le second DVD offre encore plus d'information. Outre deux bandes-annonces originales, il y a huit vignettes où les personnages principaux sont montrés dans leur élément naturel. Encore une fois, la mélodie restera en tête un long moment. Une autre section s'attarde plutôt au montage. Il est possible d'assister à deux auditions, à deux inutiles scènes supprimées, à quatre séquences un peu différentes, à quatre minutes d'essais ratés et à un hommage à Heath Ledger. Les curieux seront davantage comblés par ces extraits de la première du film à New York, ce documentaire tout à fait jouissif sur la construction de la bande sonore et cette conversation de 43 minutes avec un cinéaste qui se dévoile dans le détail et qui n'est pas évasif face aux questions posées. Tout ce qui manque est une entrevue avec le vrai Bob Dylan.

Au lieu de ça, il y a plusieurs documents écrits transcrivant la pensée d'un journaliste du New York Times Magazine, des suppositions sur le produit fini, une chronologie claire et limpide sur la vie du principal intéressé, une discographie assez complète, une filmographie des longs-métrages ou des documentaires qui parlent de lui, une bibliographie sur cet icône de la musique populaire, des croquis et une très belle galerie de photographies regroupées selon l'homme - ou la femme - qui lui prête son visage. Voilà une édition parfaite pour les collectionneurs.

Cette figure quasi mythologique de la musique américaine est un sujet de rêve pour un cinéaste qui ne finit plus de surprendre. Tout comme la flamboyante trame sonore qui fait immédiatement taper du pied et dont l'achat s'avère pratiquement nécessaire. Ou encore ces magnifiques paysages tournés au Québec. Au lieu d'un énième Walk the Line attendu et sans surprise, place à un original, déroutant et tout en nuance "I'm Not There".


Cotes

Film9
Présentation8
Suppléments10
Vidéo8
Audio8