Stéphane Lafleur confirme les grands espoirs fondés en lui sur le très bon Continental, un film sans fusil en pondant un excellent deuxième opus. Malgré son titre, "En terrains connus" s'apparente plutôt à l'ovni du champ gauche qui captivera et déconcertera tout à la fois. Facilement meilleur film québécois de 2011 jusqu'à maintenant.
Le quotidien est banal, morne, ennuyant. L'être humain se sent bon à rien et sa famille le turlupine. C'est ce qui arrive à un frère et à une soeur. Benoît (Francis La Haye) habite encore avec papa (Michel Daigle) et il semble incapable de rien faire avec ses dix doigts. Maryse (Fanny Mallette) s'éloigne peu à peu de son conjoint (Sylvain Marcel) après un accident survenu à son travail. Afin de passer à travers cette crise qui ne semble pas que passagère, ils décident de retourner à l'ancien chalet familial...
En l'espace de seulement deux longs-métrages, Stéphane Lafleur a réussi à trouver un style qui lui est propre et, à l'image d'un effort d'André Forcier et de Jean-Claude Lauzon (ou de Réjean Ducharme sur un plan littéraire), qui transcende l'écran dès les premières minutes. Les gens qui n'ont pas aimé Continental, un film sans fusil risquent de ne pas apprécier sa nouvelle offrande. Le tout est toujours aussi décalé et ironique, il ne semble rien s'y passer, le temps s'écoule lentement et il y a plusieurs pistes qui semblent inabouties.
C'est pourtant ce qui fait la force de son cinéma. Sa façon de pimenter la routine de tous les jours, de créer un peu de magie à partir de destins pathétiques. Car "En terrains connus" est le parfait miroir de la vie de tous les jours: des êtres humains qui ne savent plus comment vivre ensemble, des discussions qui tendent vers la superficialité, un manque chronique de communication. Une réflexion qui ne se veut pourtant pas totalement triste et amère. L'humour noir y regorge, tous comme les propositions audacieuses qui nécessitent de ne pas trop s'éloigner du second degré. Car qui dans la cinématographie récente peut se targuer de laisser une place prépondérante à un Homme du futur? Un concept qui prend sa place dans le scénario intelligemment développé par Lafleur, proposant du coup une réflexion sur le destin. Celui qu'il faut affronter au lieu de lui tourner le dos, seulement pour avoir le sentiment d'exister réellement.
Le jeu à la fois distancier et touchant des comédiens apporte une réelle valeur au projet. Fanny Mallette apparaît beaucoup moins vulnérable que d'habitude et sa complicité avec le surprenant nouveau venu Francis La Haye crève l'écran. Le cinéaste a également eu la clairvoyance de les entourer d'une distribution solide, mais pas typique du grand écran, dont les Michel Daigle, Sylvain Marcel, Suzanne Lemoine et Denis Houle ont tous le physique de l'emploi.
Un peu moins inspiré par le septième art scandinave que Continental, un film sans fusil, "En terrains connus" bénéficie également d'une mise en scène méticuleuse, qui met savamment à l'avant-plan le climat hivernal propre à la Belle Province (superbe photographie de Sara Mishara), tout en proposant un thème sous-jacent qui lui est propre, celui de l'importance de la lumière chez l'être humain. Le tout étant enrobé par les mélodies extrêmement accrocheuses – et à la limite saugrenues - de Sagor & Swing, ainsi que des pièces de We Are Wolves et Willie Lamothe.
La piste sonore francophone en Dolby Digital 5.1 est subtilement immersive, faisant ressortir des enceintes des bruits de vent, de neige, d'alarmes et de machines. Les voix sont toujours audibles et il y a d'intéressants sous-titres en anglais ou en français en cas de nécessité. Le grain omniprésent donne un petit côté fauché à la production. Les couleurs sont volontairement ternes, le niveau de détails demeure appréciable et les contrastes sont judicieusement homogènes.
La pochette blanche est particulièrement iconoclaste, montrant un homme doté d'un casque de Ski-Doo et d'une plante! Le menu principal du DVD reprend plutôt une scène désopilante du film: la grosse mascotte bleue du magasin de location de voitures! Les suppléments comprennent la bande-annonce originale, quelques extraits où Francis La Haye joue de la guitare et neuf hilarantes capsules web sur l'Homme du futur qui est incarné par Denis Houle. C'est peu, mais c'est mieux que rien.
Difficile de prévoir si le film remportera autant de distinctions que son prédécesseur (qui a mis la main sur les principaux prix Jutra). Mais ce second long-métrage est au moins tout aussi singulier et hypnotisant que le premier, ce qui en soit n'est pas une mince affaire. Tout le monde attend avec impatience les troisièmes réalisations de Xavier Dolan et de Podz, mais il ne faut surtout pas éliminer Stéphane Lafleur de cette course de longue haleine, qui consiste à construire la meilleure filmographie possible, celle qui fasse office de mémoire et de culture.
| Film | 8 |
| Présentation | 6 |
| Suppléments | 3 |
| Vidéo | 6 |
| Audio | 7 |