Retour en forme d'André Forcier, un des esprits les plus créatifs et imprévisibles du cinéma québécois avec son satirique "Je me souviens" qui revient sur des pans sombres de l'histoire de la Belle Province. Drôle, léger et intelligent: le saut dans le passé est total.
Comme plusieurs collègues réalisateurs de sa génération, les meilleurs films d'André Forcier sont sortis il y a plusieurs décennies. La cinématographie québécoise ne serait pas la même sans l'apport de L'eau chaude, l'eau frette et Au clair de la lune. Depuis les années 1990, la carrière de ce clown de la dérision se veut plus tumultueuse. Pour des pétillants Une histoire inventée et La comtesse de Bâton Rouge, il y avait le mièvre Le vent du Wyoming et l'inégal Acapulco Gold. Quatre années après son mineur, mais satisfaisant Les États-Unis d'Albert, voilà l'enfant terrible revenir avec une farce particulièrement illuminée.
Dans une ville minière québécoise en 1949, l'hégémonie de Maurice Duplessis (Michel Barrette) et d'un représentant du clergé (Rémy Girard) est presque absolue. Pourtant, Robert Sincennes (Pier-Luc Brillant), son épouse (Hélène Bourgeois-Leclerc) et quelques autres compagnons tentent d'instaurer un syndicat. Pour les contrer, les instances en place font appel à Richard Bombardier (David Boutin) qui délaisse de plus en plus sa femme (Céline Bonnier) au profit de son travail.
Ce qui a toujours fait la force des ouvrages de Forcier se trouve ici multiplié encore et encore. Au départ, la fable est simple et limpide. Mais pas pour longtemps. Rapidement, des éléments se dérèglent, des personnages meurent, des individus sont envoyés au front et d'autres apparaissent comme par magie, dont cet étranger (Roy Dupuis) qui attirera rapidement les regards féminins. À tel point qu'il est plutôt difficile de prévoir sur quelle orbite cet objet non identifié gravite. Un avantage certain au sein d'un art qui prend de moins en moins de risques.
Contrairement à Truffe ou à Cadavres , la parodie et la satire éclatent au grand jour avec mordant et d'insolence. Une narration désillusionnée se fait entendre dès les premières secondes et c'est cette voix si particulière qui guidera le récit. Grâce à des dialogues truculents, des gags particulièrement bien placés et un jeu musical souvent humoristique, les intempéries dramatiquement hilarantes du destin touchent aisément leur cible.
En plus de se savourer au premier degré, "Je me souviens" s'inscrit dans une démarche historique et politique, à la fois engagée et souverainiste, qui ferait sourire Pierre Falardeau sur son nuage. C'est n'est pas un hasard si l'histoire est campée il y a de cela 60 ans. Cela permet de passer la province d'antan au peigne fin. La grande noirceur est tendrement disséquée avec cet apport du religieux, la présence d'orphelins, l'idéologie communiste, les révolutions ouvrières, les conflits indépendantistes et le début des luttes féminines qui finissent par miner ces couples parfaits, obligeant les enfants à se révolter contre leurs parents, le Québec du Canada. Un constat symbolique qui finit toutefois par s'éparpiller un tantinet (surtout à la fin avec la présence démesurée de l'Irlande).
S'il y a beaucoup trop de personnages et que les comédiens n'hésitent pas à verser dans la surenchère et les stéréotypes, la bonne humeur est constante. Il n'y a ni héros ni héroïnes, que des êtres humains qui tentent d'aller au fond de leurs croyances. Même si les destins ne sont pas tous correctement développés, l'interprétation demeure animée et dégagée. Céline Bonnier est suave en femme fatale, Rémy Girard porte convenablement la soutane, Pierre-Luc Brillant obtient enfin un rôle à sa mesure et il est agréable de revoir Mario Saint-Amand et Michel Daigle devant la caméra. Alors que Roy Dupuis économise les efforts, France Castel prend toute la place en pseudo diva qui n'a pas toute sa tête.
L'utilisation du noir et blanc n'est pas fortuite. À cette époque (comme aujourd'hui?), il fallait choisir entre le Bien et le Mal sans nécessairement étayer une argumentation solide. La belle photographie saturée de grain laisse échapper une poésie certaine, une belle définition des contours et des contrastes un peu trop sombres qui amènent pourtant une atmosphère si riche et particulière. La trame sonore francophone est relativement immersive avec ces mélodies, ces instruments, ces oiseaux, ces bruits de wagons et ce crépitement du feu qui s'évadent des enceintes. Les voix toujours audibles peuvent s'accompagner de potables sous-titres blancs en anglais. La musique, ironique et sarcastique, utilise des thèmes classiques qui font presque immédiatement réagir.
La très jolie pochette bleue, verte et noire montre un village perdu, le visage de trois protagonistes et des hommes qui creusent un trou sans jamais penser à une façon de sortir de là. Le menu principal du DVD opte plutôt pour un montage de scènes qui est accompagné d'un air musical survolté. La trépidante bande-annonce est le seul supplément disponible, une amère déception pour un produit local qui aurait pu inclure quelques documentaires, un bêtisier et une piste de commentaires. Avec son style qui lui est propre, André Forcier aurait pu parler pendant des heures!
Très éloigné des puissants Lost Song et Polytechnique tout en étant à des horizons des insignifiants Cadavres et Le Bonheur de Pierre, "Je me souviens" est seul sur son île. Son noir et blanc mâtiné de grains et d'égratignures fait penser à tort qu'il s'agit d'une œuvre nostalgique, alors que la modernité de ses messages affirme le contraire. Voilà enfin le retour tant attendu d'un des cinéastes les plus importants du Québec.
| Film | 7 |
| Présentation | 6 |
| Suppléments | 1 |
| Vidéo | 6 |
| Audio | 7 |