Premier film pour le critique québécois Simon Galiero après une série de courts-métrages remarqués, "Nuages sur la ville" séduit autant qu'il irrite, souvent trop empressé à s'asseoir sur ses beaux discours et a soigner sa technique plutôt que de concocter une histoire digne de ce nom et à développer un peu d'émotion.
Jean-Paul (Jean Pierre Lefebvre), fonctionnaire et écrivain vieillissant, est le centre de ce microcosme se déroulant à la fois à la ville et dans la nature. Autour de lui gravitent notamment Michel (Robert Morin) qui se cherche un emploi, le jeune Martin (Frédéric Côté) qui erre un peu partout et deux Polonais (Teo Spychalski, Alex Bisping) qui passent leur temps à s'engueuler.
Le cinéma contemporain se bâtit de plus en plus sur du vide, des chimères qui recyclent inlassablement la même matière première. Avec des budgets distribués inégalement entre David et Goliath, il faut savoir se démarquer et être original. Le réalisateur Simon Galiero l'a compris. Pour son premier long-métrage, il offre un objet biscornu qui ne ressemble à presque rien, puisant à fond dans le septième art de l'Europe de l'Est, rendant hommage par la même occasion à deux cinéastes (Lefebvre, Morin) et à un metteur en scène (Spychalski). Comme découverte de la Belle Province, il ne s'était rien fait d'aussi étrange depuis Un capitalisme sentimental d'Olivier Asselin.
Ce plaisir de sortir de sa propre zone de confort ne dure toutefois pas longtemps. En décrivant la société de consommation avec autant de cynisme, l'ensemble finit par prêcher par prétention et arrogance. Les dialogues, qui manquent parfois de naturel, s'enrôlent dans une dichotomie souvent simpliste entre les valeurs d'hier et celles d'aujourd'hui, mettant un peu trop facilement la télévision, les jeux vidéo, les fonctionnaires "qui ne travaillent pas", les propriétaires de clubs vidéo qui ne connaissent rien de leur métier et tout ce beau monde au banc des accusés. Combien de fois est-ce que les oreilles seront martelées de phrases pompeuses concernant la nécessité de lire réellement et de prendre soin de la littérature?
Bien entendu, le récit est à prendre avec un grain de sel, ce que vient rappeler ces éclaircies comiques qui, ironiquement, fonctionnent davantage que ces démonstrations appuyées, tel le jeune homme qui est perdu dans la banlieue où toutes les maisons se ressemblent et ces grands espaces où viennent se perdre les deux Polonais. L'histoire qui tourne parfois à vide et les interprètes souvent laissés à eux-mêmes sont autant d'éléments qui fragilisent le discours déjà fracturé. Comme quoi pour faire une œuvre sur l'abrutissement du genre humain et les fossés entre les générations, il faut absolument ralentir son rythme et proposer son lot de personnages à la fois désincarnés et superficiels. Stéphane Lafleur n'avait-il pas prouvé le contraire avec son supérieur Continental - Un film sans fusil qui explorait des thématiques similaires?
Le soin apporté à la technique est cependant exemplaire. La photographie est superbe, tout comme ce magnifique noir et blanc aux belles textures et au grain parfois bien en évidence. Dans cet univers où la lumière et les ombres prennent toute leur importance, les contrastes demeurent constamment homogènes, éclipsant presque instantanément la présence furtive de blocage. Un travail considérable a également été apporté au son, dont les bruits sourds évoquant les nuages lourds (qui pèsent sur les épaules de la plèbe) se mélangent parfaitement à la musique évocatrice de Robert Marcel Lepage et aux quelques pièces judicieusement choisies (comme celle du groupe Les jaguars). Dommage qu'avec autant d'éléments importants, la piste sonore francophone soit seulement en Dolby Digital 2.0 et non en Dolby Digital 5.1, ce qui réduit considérablement l'atmosphère développée. Les dialogues généralement audibles sont soutenus par d'honnêtes sous-titres blancs en anglais ou en français qui peuvent être pratiques lorsqu'un des antihéros commence à parler en polonais.
La très belle pochette a également été minutieusement réfléchie, développant sur le mode de la bande dessinée une ville, des nuages sombres et un être doté d'une tête d'éléphant. Un peu plus simple, le menu principal du disque laisse défiler un montage de scènes sur une mélodie rythmée. Pour une rare fois sur le DVD d'un titre québécois, les suppléments méritent le détour. Il y a tout d'abord deux très bons courts-métrages ("L'immigré" et "Notre prison est un royaume") où le cinéaste développe avec intelligence et sensibilité des sujets importants tels l'identité, le sentiment d'appartenance et la quête de rédemption. En plus d'une agréable galerie de photos qui déroulent automatiquement et deux bandes-annonces, une entrevue audio avec Olivier Calvert permet de mieux saisir son parcours, ses influences et son travail. Reste cette piste de commentaires, narrée par le réalisateur et par le jeune critique Mathieu Li-Goyette, qui est mi-figue mi-raison, intéressant avec parcimonie, se prenant un peu trop au sérieux.
Essai éclaté qui cherche parfois à être original seulement pour être original, "Nuages sur la ville" est parsemé d'un fond intéressant et d'une riche matière première. Le traitement maladroit manque cependant d'émotion, de subtilité et d'humanité dans sa description du monde environnant, se collant un peu trop à sa vision désillusionnée sans jamais prendre position. Tout le contraire du Demain de Maxime Giroux qui arpentait des chemins connexes. Mais bon, il ne s'agit que d'un premier film, alors qui sait ce que demain sera constitué...
| Film | 5 |
| Présentation | 6 |
| Suppléments | 7 |
| Vidéo | 8 |
| Audio | 7 |