Nous sommes dans les années 1940-1950 et je suis confortablement installé dans un siège du célèbre "Grauman's Chinese Theatre" à Hollywood. Les lumières s'éteignent, le rideau s'ouvre et je me laisse envoûter par Casablanca ou On the Waterfront. "I coulda' been a contender..." lancera un Marlon Brando résigné, juste avant mon réveil. Rêve récurrent de cinéphile, empreint de la nostalgie d'une époque où la maîtrise du langage cinématographique côtoyait les personnages mémorables et les grandes performances d'acteurs. Et voilà que parmi l'excellente cuvée 2007, nous arrive "There Will be Blood", une oeuvre épique réalisée par Paul Thomas Anderson (Boogie Nights, Magnolia), qui nous rappelle les grands classiques de l'Age d'Or du cinéma américain.
États-Unis, 1898. Daniel Plainview (Daniel Day-Lewis) est un prospecteur indépendant qui découvre, presque par hasard, un gisement de pétrole. Charismatique et impitoyable, son parcours vers le succès est habité par une haine incontrôlable envers autrui et l'obsession de voir ses compétiteurs échouer. Apprenant l'existence de terres riches en pétrole dans la communauté défavorisée de Little Boston, en Californie, il s'y rendra avec son fils adoptif H.W.. Projetant l'image du bon père de famille, il réussira à obtenir la majorité des terres à petit prix en manipulant les propriétaires et en promettant le progrès et la prospérité aux résidents. Mais le jeune prédicateur de l'église locale, Eli Sunday (Paul Dano), possède ses propres ambitions pour son diocèse et les profits de l'or noir. Alors que les conflits entre les différents exploitants s'intensifient, Daniel Painview verra son ascension vers le pouvoir et la richesse accompagnée d'une descente inexorable vers la folie.
Adaptation libre du roman Oil! d'Upton Sinclair, publié en 1927, "There Will be Blood" est une fresque sur l'obsession qui égratigne le capitalisme effréné et la religion au passage. Les cinq premières minutes, où aucun mot n'est prononcé, suffisent à cerner la détermination et l'acharnement de Daniel Plainview, certainement un des personnages les plus odieux de l'histoire du cinéma. La prestation de Daniel Day-Lewis relève d'ailleurs du tour de force. Comme Kinski dans Fitzcarraldo et De Niro dans Raging Bull, il habite totalement un homme égoïste, obstiné et cruel, pour qui la fin justifie les moyens, mais qui n'est pas pour autant dénué de complexité. Convaincant, intimidant, terrifiant, Daniel Plainview n'est pas la caricature d'un monstre, il est un monstre.
Certains ont critiqué le choix de Paul Dano pour le rôle d'Eli Sunday, arguant qu'il ne faisait pas le poids devant un acteur tel que Day-Lewis. Soyons réalistes, aucun jeune acteur ne serait parvenu à éclipser quelqu'un qui nous offre probablement la meilleure prestation de la décennie. Dano se tire fort bien d'affaire, alternant calme, introspection et envolées de ferveur religieuse, et les échanges entre Eli et Plainview font partie des nombreux points forts du film. Ils nous permettent non seulement d'apprécier les similarités et la juxtaposition des personnages (ambiguïtés morales de la religion et du capitalisme), mais aussi les différentes techniques de jeu des deux acteurs.
Quant à Paul Thomas Anderson, qui délaisse l'influence de Robert Altman pour se rapprocher de celle de Kubrick, il est au sommet de son art. La réalisation est précise et fluide, et la direction photo sublime. Son approche est délibérée et il tisse son canevas avec lenteur et minutie, comme cette mèche qui brûle lentement dans la scène d'ouverture, culminant dans une explosion de violence qui laissera le spectateur exténué. Il faut également noter l'apport de la trame musicale de Johhny Greenwood (membre du groupe Radiohead). Minimaliste et envoûtante par sa structure atonale, elle vient appuyer le ton pessimiste du film et accentuer la morosité des paysages désertiques. "There Will be Blood" est une oeuvre épique, grandiose et superbement maîtrisée, et comme dans tous les grands films, cette maîtrise est entièrement mise au service de personnages complexes qui composent l'âme du récit.
Le transfert proposé sur cette édition est excellent. L'image est nette et propre et la palette de couleurs, dominée par les teintes brunes, ocre et grises, est rendue de façon naturelle. Le niveau des contrastes et des détails est bon, bien qu'on puisse apercevoir un certain flou en arrière-plan lors des scènes tournées en soirée ou de nuit. La sortie prochaine du film en format Blu-ray nous permettra de constater s'il s'agit d'un choix de la part du réalisateur ou d'un problème avec le matériel source. Je n'ai noté ni artefacts de compression, ni accentuation des contours. La piste audio est également de qualité, privilégiant la subtilité à l'envie d'en mettre plein les oreilles. L'environnement sonore est concentré à l'avant, mais les longs moments de calme et de silence sont parsemés de déchaînements de fureur qui permettent aux enceintes arrière et au haut-parleur des graves d'apporter leur contribution. Les dialogues sont clairs et l'équilibre avec la musique est idéal.
Cette édition double disque nous propose un boîtier cartonné de format "livre" qui s'ouvre en trois segments, lui-même inséré dans une jaquette cartonnée. Malheureusement, et bien que le design soit attrayant, l'ensemble manque de solidité et les disques sont insérés dans une fente du segment central et de celui de droite. Ils sont non seulement mal protégés, mais il est impossible de les retirer sans les agripper solidement avec les doigts au-dessus et en dessous. Ne manger pas de frites auparavant... Les menus, statiques et sans accompagnement musical sont plutôt ennuyeux, mais la navigation s'effectue aisément. Le chapitrage est marqué du même minimalisme, puisque le film fait 158 minutes, mais ne comporte que huit chapitres.
Les suppléments se retrouvent sur le second disque, en débutant par "The Story of Petroleum", un film muet des années 1920, réalisé par le Bureau américain des Mines et la compagnie Sinclair Oil. Accompagné de la musique de Johhny Greenwood, ce segment nous montre les débuts et le développement de l'industrie pétrolière chez nos voisins du Sud. Bref, mais fascinant. Ensuite, "15 Minutes", une compilation muette de photos d'archives, d'extraits vidéos et de séquences prises pendant le tournage, s'attarde à la recréation d'époque et au souci du réalisme, des costumes jusqu'à la machinerie utilisée. Intéressant malgré l'absence de commentaires de la part des artisans du film. On retrouve également deux scènes coupées, un montage alternatif (plus long) de la scène du restaurant avec Plainview et son fils, une bande-annonce promotionnelle et la bande-annonce officielle du film. Moins de 60 minutes de suppléments, sans revuette exhaustive sur la production ni piste audio de commentaires (le réalisateur aurait déclaré qu'il n'enregistrerait plus ce genre de piste), c'est plutôt mince pour une édition du collectionneur.
Puisque je ne porte pas beaucoup attention aux Oscars et que j'aime les frères Cohen, je ne peux pas dire que j'étais déçu quand No Country for Old Men (excellent, mais tout de même une coche en dessous de Fargo) a obtenu la statuette attribuée au meilleur film de 2007. Mais dans 25 ou 50 ans, les cinéphiles rêveurs se demanderont probablement où sont passés les classiques comme "There Will be Blood", un film immense qui n'aura aucun mal à passer l'épreuve du temps. Dommage que cette édition manque un peu de tonus au niveau des suppléments.
| Film | 9 |
| Présentation | 6 |
| Suppléments | 5 |
| Vidéo | 8 |
| Audio | 8 |